Le blog de Jérome COLLIGNON

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Panhard Dynamic X77 n°221.082 : l'enquête

 

221082_0636 - CopieKheper dans sa tanière attendant de retrouver le soleil

 

Comme je le disais, la collection de véhicules anciens coche toutes les cases : recherches historiques, industrielles, humaines, juridiques et naturellement de la mécanique concrète. M. NAMIK nous envoie l'histoire retrouvée de sa Dynamic X77 :

 

"A l'achat de ma X77 en décembre 2019, entreposée dans une grange et couverte de paille, c'est-à-dire ce qu'on appelle "dans son jus", outre sa plaque d'immatriculation en 6754 HU1, me sont fournis deux documents d'époque : une fiche d'entretien datée du 26/04/51 au nom de F. Ducassou Av Georges Clémenceau sans mention de ville suivi d'un nom difficile à lire (Pakéane ou Lakéaire) et une demande d'attestation de non gage datée du 06/12/1979.

 

Encouragé par l'auteur de ce blog qui a initié une démarche similaire pour sa 11AL 1934 en 1998, je me lance dans une passionnante enquête.

 

blog_DPL1Plaque d'immatriculation d'origine ayant permis les recherches.

 

 

Photo3Fiche d'entrée de garage pour l'entretien de la Dynamic

 

 

Sur internet, l'immatriculation HU1 m'indique qu'il s'agit du département des Landes. Une règle de trois sur le chiffre 6754 me permet de cibler l'automne 1936 donc plus ancien que la mention 01/01/38 sur la carte grise. Cette date est cohérente avec les vitres de custode basses caractérisant les premières coques de Dynamic sorties avant le salon.

 

blog_IMG20210510231515Vitres basses comparées aux
blog_IMG20220505152911vitres hautes
blog_IMG20230714123620des Dynamic parisiennes

 

Après examen de la voiture (qui est un moment de bonheur lorsqu'aucun élément n'a été touché depuis presque 90 ans) je découvre que le compteur kilométrique est daté du 06/04/36 et le moteur du 29/04/36. La série des 16CV type X77 commençant au numéro 221.000, je pose alors l'hypothèse que la voiture - 82ème sortie - a été lentement assemblée d'avril à juillet-août, stockée inachevée pendant le conflit social de mai-juin 1936 et livrée plus tard.

 

J'oriente ma recherche sur le nom Ducassou et par une chance extraordinaire, apparait une archive à vendre, un courrier signé de F. Ducassou Directeur Commercial de la société LAKEONE dont les usines sont domiciliées à Dax, avenue Clémenceau. Tout concorde ! J'acquiers ce précieux courrier.

 

Photo4Courrier de la société Lakéone mentionnant le nom Ducassou : la piste se précise.

 

 

Mais pour cette voiture de société, est-il l'acheteur initial ? Il me faut remonter le temps de 1962 vers 1936.

 

Deux ans se passent jusqu'à un voyage vers les Landes en juin 2022 qui me conduit aux archives départementales de Mont de Marsan. J'ouvre avec délice le registre des numéros 6000 à 8000 HU1 de l'année 1936 et retrouve ma Dynamic. Sur les trois immatriculées cette année-là, après la X76 n°200.089 du 22/07/36, ma X77 n°221.082 est attribuée le 2 octobre 1936 à Monsieur Roger Lamville, place du Maréchal Joffre à Dax.

 

Photo5Le registre 1936 des cartes grises d'époque

 

Photo6retMention de la commercialisation de la X77 le 2 octobre 1936 (voir flèche)

 

Derechef, je me rends sur place. J'interroge La Poste en pleine distribution mais hélas le nom trop ancien leur est inconnu. Rien sur LAMVILLE. Après bien des recherches autour du mot LAKEONE, par chance je déniche un autre courrier à vendre qui dévoile l'histoire de cette société.

 

IMG20220621131332Aperçu de la place du Maréchal Joffre
IMG20220621131400ville de Dax
IMG20220621131419

 

Les anciens établissements Pouzac et Fringuet fondés en 1902, exercent l'activité de négociants à Bayonne en essence de térébenthine, brais, goudron végétal, onguent, poix, huile de résine, cire à cacheter, encaustique. Les usines se trouvent à Dax certes implantées sur une grande avenue mais loin de l'Adour ou de la gare*.

 

Après 1918, ils continuent sous le seul nom Fringuet. En 1934, en pleine crise économique, au décès brutal de Paul Fringuet, ils doivent s'adjoindre deux associés, MM Ch. Broussé et R. Lainville et imposer le seul nom Lakéone. Re-bingo ! En réexaminant la photo du registre des cartes grises, c'était bien Lainville et non Lamville : je n'avais pas vu le "." sur le i de Lainville.

 

Lainville_LakeoneCourrier mentionnant le nouveau co-gérant R. Lainville (en rouge) daté trois mois avant la livraison de la X77. Notez le bandeau noir au coin supérieur gauche suite au décès du fondateur.

 

Lainville19341018

Avis de décès de Paul Fringuet in "la Gazette de Bayonne" du 18 octobre 1934. Le journal a mal orthographié le nom Lainville changé en Nainville…

 

blog_Lainville-i
Remettons le point sur le i

 

Tout devient plus clair ! Roger Lainville n'est pas un inconnu. Ingénieur chimiste originaire de Marseille, il est inventeur entre autres d'une solution pour entoiler et imperméabiliser la toile de jute, lin ou laine (brevet de janvier 1909), pour lyophiliser le lait par congélation (brevet pris à Bidart en 1910), pour augmenter la longueur des sillons des disques 78T (la spire courbe est remplacée par une ondulée, brevet de juillet 1921). Il est un chercheur et un inventeur.

 

blog_Lainville_brevet

 

Il est surtout directeur des travaux des Ets Fringuet, créateur avant 1917 de la Lakéone (encaustique pour l'entretien des meubles, parquets, linoléum), du Lakéon (cirage sans acide), du Lakéol (à base de résine de pin des Landes pour entretien des cuivres), de la Lakéoline (dissolvant peinture et vernis pour peintres).

 

Lainville_1917Ministère_de_la_GuerreExtrait d'un ouvrage du Ministère de la Guerre 1917 mentionnant les travaux de Roger Lainville.

 

Mais pourquoi la résine de pin ? Afin de ne pas alourdir cette enquête, M. NAMIK nous a demandé de reporter quelques éléments en fin d'article. Une visite à un vieux droguiste de Cambo les Bains à qui le nom Lakéone rappelle quelque chose et qui accepte de fouiller dans son grenier, permet de découvrir que cette société sera ensuite distribuée (rachetée ?) par la société Initiatives Décoration située à Rochefort (17).

 

blog_IMG20220619210949Marquons le Stop : heureusement il reste de vieux droguistes !
blog_Lakeone_IMG20220624104513Les descendants de Lakéone

 

Mais revenons à Roger Lainville. En 1936, le voilà administrateur : il a désormais besoin d'un véhicule personnel, logeable mais discret voire dépouillé. Ce sera une "Voiture Nouvelle" de chez Panhard. Quand la commande t-il ? Hélas les registres de chaînes des X77 ayant partiellement disparus, on sait seulement qu'il n'a pu la commander qu'après le lancement du 15 mai 1936. Sa Panhard sera noire (en signe de deuil ?) sans brassières ni poches ni accoudoirs ni rideau mais avec un décor aux couleurs de l'enseigne landaise, des filets or. Roger Lainville s'en servira pour ses déplacements entre le siège social de Bayonne et les usines de Dax. Des fonds, il en a grâce à la vente de ses brevets, pour racheter les parts du fondateur décédé et régler les 54.850F de la Panhard. La laque LAKEONE sera bien évidemment utilisée pour son entretien**.

 

blog_IMG_0669Couleur noire à décor discret de filets or
blog_IMG20210722164059

 

En 1938, il marie sa fille unique Raymonde à Fernand Ducassou qui, après-guerre, devient le gérant et directeur commercial de Lakéone et hérite de la voiture de son beau-père (en 1949 ?). La Dynamic est rachetée par deux collectionneurs successifs : Michel Delbreil-Bergès PDG de société en 1979 puis l'ami Maurice en 2004 et j'en deviens le cinquième propriétaire, bien décidé à envisager une restauration sans dénaturer l'auto et à la garder jusqu'à mes 80 ans si j'y parviens. Lire ici : Panhard Dynamic X77 : passionnante remise en route (part I)

 

Et aujourd'hui ?

La marque LAKEONE n'existe plus, ses usines rasées ont fait place à un Leclerc (j'ai fait mon plein dans sa station-service). Je n'ai absolument rien retrouvé sur ces usines : ni document, ni photo, ni plan, ni carte postale. Je me suis rendu au siège social de Bayonne au bord de l'Adour : il a bien sûr été reloué.

 

Photo9Bayonne, allées Boufflers n° 7, au centre l'ex. siège social.

 

Les recherches généalogiques se poursuivent afin de retrouver des descendants et photos d'époque, surtout de Roger Lainville. Par ailleurs Fernand Ducassou est-il apparenté à René Ducassou-Péhau qui assistait Louis Bionier, styliste maison ce qui aurait expliqué le choix de la Panhard ? Rien ne permet de l'affirmer. Plusieurs heures dans le cimetière de Dax n'ont rien donné mis à part quelques sépultures éparses. Il me faudrait chercher du côté de Saint-Paul-lès-Dax... à 900 km de chez moi. Si des lecteurs landais, panhardistes de surcroit en savent plus, qu'ils se manifestent !

 

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Epilogue :

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. En fouillant sur internet, pour 10€ j'ai réussi à dénicher une unique boîte de laque LAKEONE pour l'entretien des meubles et parquets. Une boîte des années 40 ou 50 (le graphisme changeant ensuite). Une boîte pleine, une rareté archéologique.

 

Photo10Boîte de laque Lakéone pleine pour l'entretien des meubles, parquets et linoléums

 

Avec une appréhension vite dissipée, j'ai frotté le linoléum. Presque 90 ans plus tard, la Dynamic de l'ingénieur chimiste est de nouveau entretenue avec le produit qu'il a inventé. Laque sans date de péremption, non sèche, d'une telle qualité que, croyez-moi, ça brille comme un miroir !

 

IMG20220709180059La preuve

 

Et M. NAMIK de conclure :

Voilà ce que j'aime dans la voiture ancienne : des recherches historiques, des voyages, des rencontres, du passé qui ressurgit pour être magnifié, la diversité de la culture française (industrie de la résine de pin, expressions locales) sans oublier de splendides routes sous le soleil !"

 

 

blog_routeDe Bayonne vers Dax, après les pins, les platanes

 

 

Notes :

* Une publicité Fringuet datant de 1927 fait mention d'une usine dans le Sablar, quartier Nord de Dax très bien desservi et plus cohérent. L'usine a t-elle été agrandie et déplacée ? Mystère. Par ailleurs un courrier datant de 1951 mentionne que Broussé Père et Fils (pour rappel : Charles Broussé co-gérant de Lakéone) désormais concurrents commercialisent les produits Pouzac (de l'ancienne appellation Pouzac-Fringuet) en se réclamant de Paul Fringuet et avec un siège social à la même adresse que Lakéone ! Nous n'avons pas voulu compliquer par une histoire commerciale tumultueuse hors de propos.

 

blog_Fringuet
blog_Fringuet2

 

** Le 09 août 1936 a lieu à Dax une Journée Automobile avec concours d'élégance. Mme Prince remporte le prix d'excellence au volant de sa Panhard. Mais de quel type : Dynamic ? A cette occasion, R. Lainville ayant fait don de 12 boîtes de Lakéone apparait dans la liste des donateurs (in la Gazette de Bayonne).

 

 

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Appendice 1  :

Tentative de re-création par Eddy NAMIK de la carte de visite de M. Roger Lainville.

 

Lakeone-4

 

Appendice 2 :

Les Landes, pays de la culture du pin et sa récolte, le gemmage (extrait des archives de Mont de Marsan).

 

Marécageuses, les Landes se voient assainies par la loi du 19 juin 1847 sous Napoléon III qui préconise la plantation de pins pour fixer les sols. L'organisation agricole cède place à un système industriel fondé sur l'exploitation du bois et du pin (l'arbre d'or) qui fournit sa résine dorée (ou gemmage par des résiniers) dont la distillation donne l'essence de térébenthine et la colophane aux usages étendus en chimie (vernis, peinture, encre, colle, cosmétiques), gravure, papeterie, sport, musique. Vaincue par quelques périodes d'incendie, de gel et la mondialisation (résine venant de Chine), cette industrie sombre dans les années soixante.

 

IMG20220621113500

 

Principe :

Avant la récolte, le gemmeur martèle le tronc du pin pour marquer l'endroit où doit être faite la carre (entaille). L'écorce est pelée (espourga) avec un pourguedeuil. A l'aide du hapchot (petite hache concave), il réalise une carre au pied de l'arbre de 20 cm de haut, 9 cm de large et 1 mm d'épaisseur. Il enfonce ensuite avec un maillet de bois (pousse-crampon) une lamelle de zinc de 35 cm de long et 15 cm de large (ou crampon) dans une incision courbe. Le pot est déposé au pied de la carre (il est d'abord posé au sol puis au fur et à mesure qu'on élève la carre, sur un clou). Comme les matières résineuses se solidifient, il faut la rafraîchir toutes les semaines en enlevant des copeaux (gemmelles ou galips) qui seront utilisés comme allume-feu. Cette action est le piquage. Le pot doit être vidé toutes les 5 semaines (2 en été). Le contenu est versé dans un seau de 17 litres (la couarte). Le pot nettoyé avec une palinette (petite pelle) est replacé contre l'arbre. La couarte est ensuite versée dans un grand récipient (en bois puis en ciment) appelé la barque. La gemme est transportée en usine au moyen du bros, étroite charrette tirée par des mules. Cette récolte est appelée l'amasse.

 

IMG20220621112519ret

 

FIN



21/07/2023
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