Le blog de Jťrome COLLIGNON

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L'origine de CitroŽn (I) : Un brevet d'acier

PARTIE I : Un brevet d'acier

 

En 2019, il me semblait important de répondre à cette question et de compléter un morceau manquant de l'Histoire de Citroën depuis 100 ans :

 

Quelle est l'origine du Double Chevron et que s'est-il passé en 1900 lors du voyage d'André Citroën en Pologne ?

 

Une question qui en amène d'autres, en forme d'enquête passionnante :

J'ai compulsé l'intégralité des ouvrages ou écrits mentionnant ce moment.

 

- En 1954, Silvain Reiner est le premier à évoquer ce voyage (1) : après le décès de sa mère, pour les vacances de Pâques 1900 (2), André Citroën rend visite une semaine à sa sœur habitant Varsovie. L'auteur évoque la découverte d'un brevet d'engrenages en bois à Lodz grâce à une aventure amoureuse avec une cracovienne Olga Doussavitcha dont l'oncle serait l'inventeur. Qui l'auteur a t-il pu interroger en 1953 : la famille Citroën ? Elle a refusé son aide, scandalisée par ce roman. Des correspondants en Pologne ? En pleine guerre froide, cela semble difficile. Si André Citroën visite sa famille, la région, passant d'un proche à l'autre, au bout d'une semaine, il retourne sur les bancs de Polytechnique pour être diplômé en juillet. Il nous semble improbable qu'il ait eu le temps de s'isoler pour une romance avec présentation à l'autre famille : sans doute une invention de l'auteur (3).

- Jacques Wolgensinger dans sa biographie (4) décrit autre chose : sur la proposition du beau-frère banquier d'André Citroën, Bronislav Goldfeder (1862-1941) qui désire visiter un client, les deux font un voyage à Glowno, petite ville située à 31 km à l'est de Lodz. Citroën visite deux entreprises industrielles dont l'une fabrique des engrenages. Séduit, il en achète rapidement le brevet.

- John Reynolds écrit la même chose.

- Mon correspondant polonais Ryszard Olszewski (collectionneur Citroën) m'indique que la visite concernait une fonderie à Glowno, secteur Osiny, et que l'engrenage à chevron en bois actionnait le soufflet d'une forge. Hélas les archives ont été détruites pendant les guerres, sous les occupations russe puis nazi. Un film d'époque subsisterait.

- Dans un récent ouvrage (5) Fabien Sabatès n'ayant trouvé aucun brevet, conteste toutes les versions : pour lui, André Citroën n'a rien ramené de Pologne et on ne peut expliquer quel brevet a été exploité par la suite.

 

Les lieux :

Resituons la scène. En 1900, la Pologne n'est pas unifiée et les peuples voyageaient moins qu'aujourd'hui. Cracovie est sous contrôle autrichien tandis que Varsovie et Lodz sont sous contrôle russe. Olga aurait donc été autrichienne...

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Carte de la Russie datant de 1917 englobant Varsovie et Lodz.

 

Le voyage Paris-Varsovie de 1600 km semble plausible en une journée de train. A noter qu'André Citroën reviendra plusieurs fois en Pologne, au moins en 1928 puis en 1932 pour le décès de sa soeur Jeanne.

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La visite d'André Citroën en Pologne en 1932. Au centre l'emplacement de la maison de naissance de sa mère à Varsovie. A droite, la pierre tombale des Goldfeder.

© envoi de Ryszard Olszewski que je remercie chaleureusement

 

Je reviens moi aussi de vacances magnifiques - 4700 km en juillet 2018 - au cours desquelles j'ai traversé Varsovie, Glowno et Lodz (jusqu'à Riga !). Je me suis replongé au début du XXème siècle. A l'époque du Tsar, la Russie n'est pas un pays fermé comme il le sera après la Révolution de 1917. On commerce avec l'Allemagne voisine, on construit, la Russie contribue au développement de la Pologne. Lodz est alors la 2ème ville après Varsovie (Cracovie l'a depuis détrônée). Sa communauté juive est importante, un tiers de la population. Elle vibre d'activités industrielles : dans son centre couleur brique notamment rue Fabriczna, de vastes usines sont hérissées de hauts fourneaux. Aujourd'hui, leur destruction est presque achevée et vous n'en verrez plus guère lors du prochain ICCCR. Autour, les ateliers fournisseurs d'outillage et les habitats ouvriers pullulent.

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Lodz : Si quelques vestiges d'une époque glorieuse demeurent réhabilités, beaucoup d'usines délabrées sont en cours de destruction

A droite : habitats ouvriers au centre-ville de Lodz rue Fabriczna

 

Concernant la visite d'affaires Varsovie-Lodz ou Glowno, elle n'a pas pu durer plus d'un jour, le temps de voir un ou deux clients avec déjeuner et retour le soir (6). Dans Varsovie, le trajet du domicile Goldfeder rue Zielna jusqu'à la gare (actuellement musée ferroviaire Stacja Muzeum face à mon hôtel !) a duré 15 minutes en automobile. Si la ligne ferrée à vapeur Varsovie-Lodz, trajet en 1h30 environ, date de 1865, la ligne vers Glowno ne sera terminée... qu'en 1903. Donc en 1900, de Lodz, Glowno n'est accessible qu'après 1h15 au moins de chaise de poste tirée par des chevaux (soit 2h30 en tout). 6 heures de voyage sans compter les attentes nous paraissent beaucoup pour une telle visite.

 

Industries et techniques d'époque :  

Il nous semble improbable qu'un engrenage à chevron en bois ait pu servir en fonderie et voici pourquoi. Un soufflet de forge nécessite un entrainement lent, peu précis, peu puissant : il n'y a qu'une forge à attiser. L'usage du bois dans un environnement de feu nous semble aussi inadapté que dangereux. Pourquoi emploierait-on un engrenage à chevron alors que celui à dents droites en fonte très connu rend un service adéquat ?

 

D'ailleurs Citroën n'a pas inventé ce type d'engrenage. A la lecture de l'ouvrage de Fabien Sabatès (5), j'ai interrompu mes recherches commencées en août 2018 sur la naissance de cette industrie : l'auteur indique que l'engrenage à chevron est connu depuis 1864. Il présente des archives américaines intéressantes mais presque rien sur la société française A. PIAT et fils et c'est d'autant plus dommage que ses catalogues 1900, 1909 et 1913 sont disponibles. Fondée en 1830 par J. PIAT et reprise par son fils Albert (en 1869) épaulé par ses fils Robert et Julien en 1892, basée à Paris, Soissons, Roubaix, elle vend des chevrons depuis 1871 (récompensée à l'Exposition de Vienne de 1873).
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3 catalogues PIAT dont celui de décembre 1899 de 1066 pages : un concurrent sérieux.

 

Problème en 1900 : les engrenages à chevrons sont tous moulés en fonte ce qui représente un long et fastidieux travail de finition manuelle, notamment à la jonction des dents. PIAT ne signale t-elle pas que ses chevrons "étant moulés, les longueurs de dents peuvent subir des variations en plus ou en moins" ? Personne ne sait tailler ce genre d'engrenages complexes. Alors pourquoi inventer une machine à les tailler ?

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Engrenages moulés PIAT d'angle assez ouvert

 

Réponse 1 : parce qu'il faut en produire en grande quantité, de qualité précise et que le chevron possède d'indéniables avantages sur la dent droite :

- Les deux roues ne peuvent pas se désengrener latéralement par glissement.

- Les dents transmettent une plus grande force motrice : pour un même encombrement, la surface d'engrènement est plus grande avec des dents moins hautes.

- Silence de fonctionnement sans cliquetis. Les dents droites ne s'engagent pas immédiatement les unes dans les autres transmettant un mouvement saccadé (qui s'accroit avec l'usure) générateur de chocs et de tremblements des bâtiments industriels. Le chevron supprime cet inconvénient, les arrondis s'emboitent progressivement en silence.

- Aucun entretien (re-taillage), ni réglage, juste un film d'huile.

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Engrenages droit et à chevrons côté entrainement : où l'on voit que b+c > a

 

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Angle en hélice d'un dessin d'une complexité redoutable à reproduire par moulage.

 

Réponse 2 : parce que son usage se développe, est légitimé par un usage particulier. Or quelle activité industrielle, présente notamment à Lodz, requiert cette puissance, cette précision et cette régularité de transmission ? Le textile. La majorité des ateliers de la ville sont dédiés aux filatures de coton et abritent des métiers à tisser sur des longueurs de halls impressionnantes. La force motrice est diffusée au moyen de longs axes garnis de poulies à frottement, ces derniers étant entrainés par de puissants moteurs. Il ne s'agirait pas qu'en sortie du moteur un engrenage défectueux interrompe ou saccade le tissage dans une travée complète !

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Lodz en 1900, une ville industrielle hérissée de hauts fourneaux et de métiers à tisser

 

Si l'on veut fabriquer et vendre des engrenages, quel intérêt de s'éloigner de la forte attractivité de Lodz ? Quel intérêt de déposer un brevet si ce n'est pour vendre, c'est-à-dire accompagner un développement industriel ? Au lieu d'un petit atelier, le futur ingénieur Citroën n'a t-il pas visité une entreprise à Lodz avec employés et machines ? Ont-ils par exemple retrouvé le beau-frère de Bronislav, directeur de la succursale Goldfeder de Lodz (7) ?

 

Le brevet de la machine aux chevrons :

André Citroën n'a donc pas acheté un brevet polonais mais russe et pas le brevet d'une roue dentée mais bien celui d'une fraiseuse, machine-outil permettant la taille d'engrenages. Pour qu'il y ait achat de brevet, encore fallait-il qu'il existât ! Il me fallait fouiller dans les brevets antérieurs (y compris) à l'année 1900 dans tous les pays car un inventeur peut vouloir protéger son idée de façon universelle. Une recherche fastidieuse faisait ressortir quantité d'inventeurs de machines à tailler des dents droites ou inclinées ou hélicoïdales depuis 1890 : Gleason, Sherman, Curtis, Schirk, Harvey, Erskine, etc. Seuls deux noms russes apparaissent pour la taille en chevron :

 

 - Eusébius Polanowski et son associé Adolf John, manufacturiers habitant à… Lodz, 3 rue Pusta, avec 3 brevets. Laissons de côté une fraiseuse classique datant de 1894. Le brevet suivant décrit une fraiseuse d'engrenage à dents inclinées déposé en juin 1896. L'invention est si importante aux yeux d'Eusébius qu'il la fait protéger dans 8 pays jusqu'en 1900 : le 07 octobre 1896 en Angleterre, en Belgique, le 10 juillet 1897 en France, en Autriche, en Suisse, en 1898 au Canada et même aux USA en mars 1900. Améliorant sa machine, il fait protéger dans les mêmes pays plus l'Italie un troisième brevet portant sur la taille de dents hélicoïdales en chevron, notamment pour les renvois d'angle. En Angleterre, il est déposé le 1er avril 1898.

 

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La fraiseuse Polanowski d'engrenages à dents inclinées (juin 1896)

 

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La fraiseuse Polanowski à dents hélicoïdales en chevron (avril 1898). En bas à droite, coupe d'un engrenages figure 1.

 

Si mes longues recherches (en langue polonaise) n'ont pour l'instant rien donné de sérieux pour E. Polanowski (le 3 rue Pusta étant habité à la même époque par un certain B Gorski), en revanche le nom de John n'est pas inconnu. Josef John fonde à Lodz en 1866, 217-221 rue Piotrkowska une usine de machines et de pièces pour machines textile. En 12 ans, il devient un des plus grands de la région. A sa mort en 1882, l'entreprise est dirigée par sa veuve puis ses fils Alfred, Adolf, Bruno, transformée en SA "Fonderie de machines et de fer J John". Elle est convertie en société de travaux mécaniques après la seconde guerre mondiale. Adolf habite 9 rue Orla (et son téléphone est le 118-70 !).

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Une usine importante dont la configuration rappelle celle de Javel en 1917.

 

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Avenue industrielle de Lodz : Piotrkowska n°217 à 221 et aujourd'hui.

 

- La découverte du deuxième nom est proprement extraordinaire. Entre les deux brevets Polanowski de juin 1896 et avril 1898, un personnage, Stanislas Stückgold dont le nom signifie littéralement "pièce d'or", ingénieur civil de son état, dépose le 19 janvier 1898 le brevet d'une machine assez complexe pour la taille d'engrenages à chevron. Ce brevet sera protégé en Angleterre, France, Suisse, Danemark ainsi qu'au Canada le 11 mars suivant. Intrigué par cet homme, je poursuis mes recherches et vais de révélations en révélations.

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La fraiseuse Stückgold à dents en chevron (janvier 1898). Notez le rappel de la denture obtenue, figure 3.

 

Né le 18 mai 1868 à Varsovie, le jeune Stanislas va à l'école juive dès l'âge de 3 ans. Son grand-père est rabbin, son père est banquier. Il sort de Polytechnique Varsovie en 1890, part faire des études de chimie à l'Université de Zurich, à la Sorbonne à Paris et finit diplômé en génie chimique. Ses compétences portent donc sur la conception de machines permettant une production respectant des impératifs de qualité et de coût. Après son service militaire, il devient assistant dans un laboratoire de l'Etat allemand à Berlin. On le retrouve successivement :

- directeur d'une fabrique chimique à Varsovie

- fondateur d'un bureau technique indépendant, il enregistre des brevets dans la fonte de chaudière (non retrouvés à ce jour), dans l'industrie textile (notamment un arrête-navette pour métier à tisser avec le maitre tisserand Adolf Reinert en janvier 1898) puis dans la taille d'engrenages à chevron puis un brevet sur un régulateur électrique de machine à vapeur et enfin l'ultime brevet d'une machine enregistrant sur une portée les improvisations d'un pianiste, tous en 1898. Il habite alors au 16 rue Zurawia à Varsovie (je suis passé dans sa rue mais le quartier est récent). 

- à Londres, dans une entreprise de bateaux à vapeur

- en Pologne, dans des mines de charbon

 

Cet homme passe d'un domaine à l'autre sans s'attarder, comme autant de problématiques intellectuelles à résoudre sans valoriser ses inventions. Trop engagé politiquement et financièrement dans la défense de polonais contre le joug russe, il est contraint de s'exiler à Paris en 1905. Il devient alors artiste peintre. Brillant mais humble voire farouche (cheveux et yeux noirs perçants), à la parole simple mais précise, doté d'une intuition qui lui permet de lire dans son interlocuteur parfois de façon prophétique, il se lie d'amitié avec Apollinaire, Matisse, le Douanier Rousseau. On ne sait dans quelle mesure il a influencé les plus grands personnages de son époque, notamment Freud et Einstein dont il devient l'ami et peint les portraits. Il décède à Paris le 09 janvier 1933 et est inhumé au Père Lachaise (columbarium 8374). En fin d'article j'ai ajouté quelques éléments sur son caractère "exotique".

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Autoportrait de l'artiste / portrait d'Einstein peint par l'artiste

 

Passons aux hypothèses, faits et archives probantes :

Les hypothèses :

- Je n'ai retrouvé aucun autre brevet antérieur ou similaire russe protégé en Europe. Peut-être existe t-il d'autres brevets restés en Russie ? Hélas je ne lis pas cette langue...

- Quel est le rôle d'Eusébius Polanowski ? Très probablement celui d'ingénieur conseil d'Adolf John. Il est fréquent d'associer son nom à l'industriel qui finance les recherches. A noter que le nom John disparait de la plupart des brevets étrangers.

- John et Polanowski ont-ils fait appel ou pas à l'ingénieur Stückgold pour améliorer leur fraiseuse de 1896 en adoptant le chevron conduisant au dépôt du brevet de 1898 ? Se sont-ils inspirés ou pas du brevet Stückgold ? Les deux ingénieurs auraient alors été en concurrence. Mystère...

- Avec qui Bronislav était-il en affaires ? Avec l'importante usine John en pleine croissance ou avec l'ingénieur Stückgold vivant de ses conseils ? Mes contacts avec Polytechnique Varsovie n'ont rien donné.

- Quelle a été la visite réelle ? La manufacture John ? Elle est à quelques numéros de la banque Goldfeder dans la même rue (6). Une usine textile utilisant ces engrenages, André Citroën, enthousiasmé cherchant à rencontrer l'inventeur ? Un petit atelier d'ingénieur ?

- Vraisemblablement André Citroën a rencontré Polanowski-John à Lodz ou Stückgold à Varsovie ou les deux, les premiers le conduisant peut-être au second. Sans cela, rien ne peut expliquer son achat. L'Histoire et la mémoire ont peut-être mélangé deux faits : la visite d'une usine à Lodz, l'achat d'un brevet à Varsovie...

- Vendriez-vous la licence exclusive d'un brevet que vous venez de faire protéger par deux ans de démarches dans toute l'Europe jusqu'aux USA à un jeune étudiant étranger sans référence, pas encore diplômé donc novice professionnellement, fut-il le beau frère de votre banquier ? Il aurait fallu réunir les trois frères John ou convoquer le conseil d'administration...

- Les droits des brevets Polanowski-John ont été protégés en France par un cabinet d'avocat fondé en 1836... qui existe toujours ! Une correspondance n'a rien donné.

- Quel aurait pu être le prix d'une licence d'exploitation du brevet Polanowski-John très protégé ? Sans doute plus élevé que pour le brevet Stückgold moins protégé. On aurait demandé à Citroën de traiter directement avec le mandataire parisien et Goldfeder n'aurait plus eu de fonds à avancer.

- A contrario si Citroën a acheté le brevet Polanowski-John et si son beau-frère était leur créancier alors ce dernier avait tout intérêt à ce que la dette du manufacturier soit commuée en dette de famille, l'argent avancé à Citroën revenant immédiatement à la banque Goldfeder, la transaction étant facilitée par un jeu d'écriture. A cette date, Citroën, majeur depuis un an (il a 22 ans) peut acter, disposant de son héritage familial.

- Si l'on tient pour vraie cette prise de décision rapide, c'est qu'au moins l'un des trois éléments était exceptionnel : le brevet, le prix, le vendeur.

 

Les faits :

- Avant 1901, il n'existe aucun brevet français pour ce type de machine, ni pour Citroën en tant qu'inventeur. Incontestablement la taille mécanique en chevron est d'origine russe (polonaise).

- Le brevet Stückgold étant antérieur à celui de Polanowski (numéro d'ordre et date d'application à l'appui), c'est Stückgold l'inventeur du procédé. Le brevet Polanowski de 1898 précise bien qu'il apporte un additif, une amélioration à la machine de 1896. 

- Aucun document Citroën (à ma connaissance) n'a jamais mentionné "brevets ou fraiseuse Polanowski sous licence Citroën", idem avec le nom Stückgold.

- Citroën annonçant dans ses documents être détenteur de machines brevetées, l'achat d'un brevet pour son exploitation ou d'une licence d'exploitation avec paiement d'une redevance sur chaque engrenage fabriqué est incontestable.

- Après avril 1900, coïncidence étrange, sur les Registres des brevets et dans les revues de mécanique, le nom de Stückgold disparait alors que figure toujours une invention sous le vocable "machine Polanowski" au moins jusqu'en 1909 (mais brevets américains cités). Pourquoi promouvoir un brevet déjà cédé ? Il ne l'est donc pas ?

- Dès novembre 1903, un inventeur français George Nardin s'intéresse au principe et brevètera dans ce domaine avec l'aide de l'Allemagne (machines Lorenz).

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Machines à tailler les chevrons brevet Nardin (vers 1908) in La Machine moderne 1911

 

- A partir de 1913, les Ets PIAT vendent des chevrons taillés : c'est normal, les brevets 1898 d'une durée de 15 ans sont tombés dans le domaine public.

- Comment fonctionne ces machines ? Trois critères importent : la profondeur de taille, la vitesse latérale du couteau et la vitesse de rotation de la jante à tailler. Le couteau se déplace latéralement tandis que la jante à tailler tourne lentement vers le bas générant une taille oblique. Au moment d'atteindre le centre de la dent, la jante tourne en sens inverse au moyen d'un inverseur.

- Les 3 brevets, le Stückgold et les deux Polanowski n'étant pas accessibles en français, me restait à traduire les versions anglaises. Quelles différences entre ces deux inventions (cf. plans ci-dessus) ?

- Sur la machine Polanowski, l'inverseur est guidé par un chemin en lacet tracé dans une grande roue. Le support de la jante à tailler, rotatif, comporte deux stations et autorise la taille de petits et grands engrenages.

- La machine Stückgold procède de même, l'inverseur de marche étant actionné par un rack coulissant dans un sens puis dans l'autre.

- Certains termes diffèrent : l'inverseur Polanowski agit "approximately" au centre de la dent à tailler. L'inverseur Stückgold agit de façon "uninterruptedly" et coïncide toujours avec l'angle à donner au chevron et avec l'espace interdental au changement de dent. La conception est mathématiquement calculée pour une taille en spirale.

- Aucune des inventions n'explique comment est guidé latéralement le chariot du couteau  : par un opérateur ? Il faudrait alors repérer sur la jante l'amorce de taille.

 

Restait à examiner les archives des Engrenages Citroën.

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La plus ancienne publicité Citroën connue : parution du 31 juillet 1902.

 

La photo ci-dessus est pour moi extraordinaire. Au moment de l'insérer dans cet article, je m'aperçois que :

- figurant dans une brochure que je possède, elle en fait la plus ancienne brochure Citroën connue au monde, datée de fin 1904.

- savourons la légende de cette photo : "ces roues ont été exécutées pour MM Scheibler et Cie à Lodz (Russie)". A Lodz, Karola Scheiblera (Karl Wilhem Scheibler d'origine allemande) est fabricant de textile surnommé "le roi du coton". Le plus tôt qu'il peut, André Citroën, loyal, renvoie l'ascenseur : son premier client est polonais (russe) ! Ce pourrait être une autre visite d'usine, celle que nous cherchons.

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1904 : la plus ancienne brochure Citroën connue au monde. Hélas la 1ère de couverture manque ce qui altère sa valeur.

A droite sans doute un des premiers engrenages taillé (comparez avec l'engrenage PIAT)

 

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Janvier 1906 : admirez la prouesse de taille du pignon de 4 dents (rapport de 1 à 14) ! Citroën fera du rapport 1 à 20 (angle 45°).

 

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Rare carte postale présentant le stand Citroën-Hinstin au salon 1906 (et non 1901). Les panneaux des autres firmes ont été effacés.

 

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Une brochure des Engrenages Citroën datant de 1907

 

Dans ces documents, il est indiqué que les engrenages Citroën sont taillés automatiquement d'un seul trait dans la masse avec une précision mathématique rigoureuse. La roue à tailler tourne au rythme de la profondeur et du tracé du couteau.

 

Conclusion :

Alors à qui André Citroën, démarrant dans la vie, a-t-il acheté le brevet pour fabriquer un engrenage qui allait orner plus de 40 millions de véhicules portant son nom depuis 100 ans ?

 

Je ne suis pas agrégé d'histoire. Ne fut-ce que le début d'une affirmation m'est interdit. Mais j'ai un avis de passionné. Entre le manufacturier installé depuis 34 ans, sourcilleux au point de protéger ses droits par des cabinets d'avocats jusqu'aux USA et l'inventeur éclectique de Varsovie, prophète et artiste désintéressé qui, après cette invention, est passé à autre chose, mon choix est fait. A leur arrivée à Lodz, Bronislav passe dans sa succursale saluer son beau-frère (7) et le présenter à André Citroën. Ils proposent au jeune André de visiter les ateliers John qui conçoivent des pièces pour les métiers à tisser puis une filature (ou l'inverse). Avisant l'entrainement par un engrenage de type nouveau, Citroën s'enquiert de l'inventeur. A son retour à Varsovie, Citroën rencontre Stückgold dans son petit atelier. La rue Zurawia est quasi en ligne droite depuis la gare. On s'y rend en 8 minutes en auto. Leur entretien est lumineux :

 

Stanislas Stückgold partage avec André Citroën les mêmes valeurs : la confession juive bien sûr (petit-fils de rabbin), des liens bancaires (fils de banquier qui connait les Goldfeder de Varsovie), dans le textile (Stückgold inventeur) mais aussi la langue française, le diplôme "X", un goût pour les sciences, les mathématiques, le piano et l'art. Par sa clairvoyance, Stückgold décèle la récente souffrance de Citroën orphelin (d'où ce rapprochement affectif avec sa famille polonaise et le règlement de succession). Il l'enjoint de transmuter sa douleur sacrée en action magistrale sur le monde. Il lui dit que l'avenir sera à la science, la chimie, l'acier (et non la politique, Citroën ne sortant que 162ème de Polytechnique, insuffisant pour être commis d'Etat). Si Goldfeder a proposé la visite d'usine, peut-être est-ce Stückgold qui a révélé cette évidence : Levie Bernard Citroën, ce père aimé, taillait des diamants, parlait à son fils de sa pureté, de sa dureté, lui montrait son outillage. Mais ce petit caillou brillant entouré de convoitises est responsable de son suicide. Pourquoi Citroën ne suivrait-il pas une voie plus sûre en taillant l'acier, moins futile, capable de réalisations aussi grandioses que la Tour Eiffel ? Ont-ils discuté de mécanique ? Bien sûr ! Stückgold voyageur connait les avancées techniques de son époque, en France, en Allemagne, en Angleterre. Il vante l'avantage de la taille sur le moulage : personne ne sait faire cela en Europe. A la question du jeune André "mais comment avez-vous eu cette idée ?", Stückgold répondra que travaillant pour la filature de tweed Reinert, il a examiné le tissage du tissu en deux passages et a dupliqué ce motif en chevron pour entrainer les métiers à tisser : quoi de plus logique ? De là à inventer la fraiseuse adéquate, il ne s'agissait que de résoudre quelques équations mathématiques faisant appel à la spirale d'Archimède. Ont-ils passionnément discuté de chimie moléculaire ? Je le crois. Stückgold chimiste croit au progrès par l'acier. Il suffit de définir une dureté d'acier, le dur taillant le moins dur. L'inventeur conclut : vous en vendrez partout là où se transmet une force motrice !

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Le tweed à l'origine du chevron : je le crois.

 

Visionnaire, il va marquer durablement son visiteur au point que Citroën revient transformé, revivifié par la première grande rencontre de sa vie, convaincu qu'il peut tailler un acier de son cru (8), accomplir son destin, poursuivre l'oeuvre industrieuse et aimante de ses parents, lui donner une dimension exceptionnelle. Il revient enthousiasmé par le gigantisme de ces usines de textile aux battements ordonnés, telle une armée rangée pour la bataille. Il veut en être le capitaine. N'était-il pas un brillant bachelier es science ? Pourquoi Citroën installera t-il son usine-mère à l'emplacement d'usines chimiques à Javel ? Pourquoi prendra t-il toujours soin de brandir son Laboratoire d'essais chimiques comme figure de proue ? Pourquoi cette appétence dans l'achat de machines outils gigantesques ? Pourquoi produire de l'acier en 1917 ? Pourquoi son dernier rêve (inachevé) était-il en 1934 d'acquérir une aciérie, bouclant la boucle ? Entre les deux hommes, il y a décidément trop d'atomes crochus et de coïncidences…

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Une signature pour l'avenir

 

L'acte d'achat de la licence exclusive est signé rapidement en russe traduit en français, Citroën devient propriétaire du brevet Stückgold. Mais s'il ne ramène que les plans dans sa valise, il lui faudra patienter. Attendre de terminer ses études, de faire un an de service militaire au 31ème régiment d'artillerie du Mans en tant que sous-lieutenant jusqu'en été 1901. Attendre de s'associer avec Jacques Hinstin, d'embaucher Maurice Koechlin auquel toute l'ingéniosité sera requise pour construire LA machine, mettre au point ses automatismes et progressivement lui donner les dimensions permettant la taille de roues de plusieurs mètres de diamètre. Dès lors Citroën en vend partout : métiers à tisser, laminoirs, cartonneries, machines à vapeur, gouvernails, etc. Ses premiers clients : la Pologne, Peugeot Frères (PSA est plus ancien qu'on ne croit !), Hotchkiss, Schneider, la Marine, les Chemins de Fer. L'angle de 45° est retenu car il rend plus facile la programmation au moyen de jeux d'engrenages. Tandis que PIAT chemine avec 735 ouvriers, Citroën décuple une production parfaite et meilleur marché avec 10 puis 40 ouvriers. L'Aventure des Engrenages Citroën peut commencer, celle d'Automobiles Citroën suivra.

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S'il me semble, après 100 ans d'oubli, avoir exhumé la "machine aux chevrons" qui a rendu possible une grande destinée, je soumets toutefois ce travail à votre jugement.

 

La suite de cet article est à lire ici : un logo d’acier

 

(1) "La Tragédie d'André Citroën" chez Amiot Dumont 1954 réédité allégé sous le titre "L'Aventure est au bout du Quai" chez Olivier Orban en 1977

(2) La France et la Pologne suivent le calendrier grégorien (Pâques : 15 avril). Quant à l'année juive, elle situe la semaine de Pessah (Pâques) entre le 16 et le 23 Nisan 5660 (du 15 au 21 avril 1900). L'école Polytechnique accordant six jours de vacances à partir du lundi de Pâques, on peut estimer que la découverte d'André Citroën a eu lieu le mercredi 18 ou le jeudi 19 avril 1900.

(3) Cette information est reprise sans vérification sur de nombreux sites internet. Il serait utile de compulser le recensement de l'Empire russe de 1917.

(4) "André Citroën" chez Flammarion 1999. J'ai laissé de côté l'épisode chaleureux des retrouvailles.

(5) "Monsieur Citroën tome 3 Engrenages - Automobiles Mors (paru en février 2018). Je n'ai pris connaissance de cet ouvrage qu'à la Noël 2018 ce qui m'a obligé à réadapter mon article.

(6) L'on sait que la "dom bankowy" Goldfeder créée en 1860 après un gain de loterie par Adolf Goldfeder (1836 - 1896, juriste, pianiste doué, important donateur à la synagogue de Lodz), reprise par ses fils Bronislav et Josef, possède une succursale à Lodz fondée avec son frère Maximilian dont le directeur est Stanislas Jarocinski (voir note 7 ci-après). Elle a notamment financé la construction du tramway de la ville. Touchée par la crise, elle sera liquidée en 1932. Cette banque située au 77 rue Piotrkowska (ex n°131 renommé en 1896) est actuellement un bar rénové (visitez ici). Notons que la branche généalogique des Goldfeder qui n'avait pas été étudiée par l'auteur de la note 4 a payé un lourd tribu en 1940-1945.

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(7) Stanislas Jarocinski (1852-1934) marié à Régina Eugenia Goldfeder, soeur de Bronislav, est membre du conseil de surveillance de la Widzewska Manufaktura (filature de coton), de la Compagnie de tramway électrique et membre du conseil municipal de Lodz donc un personnage influent qui connait bien sa ville. Il est le père du critique d'art français Jerzy Waldemar Jarocinski plus connu sous le nom de Waldemar-George. Lien vers un blog intéressant : ici. Mais il est surtout le fils de Sygmunt Jarocinski fondateur de la Mechaniczna Fabryka, une usine de coton et de produit de laine...

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Stanislas Jarocinski

(8) Ce sera l'acier à coupe rapide, socle fondateur de la marque.

 

Pour mon ami Jean-Michel M. et la route parcourue ensemble. In memoriam.

 

Pour la continuité de l'amitié franco-polonaise.

 

© 2019 Jérome COLLIGNON

 

 

Appendice sur Stanislas Stückgold :

Au cours d'une interview, Stanislas Stückgold donne l’explication de son renouvellement continu : « Toute œuvre d’art doit être un organisme vivant ; elle tire d’elle-même sa forme et son idée. Par une forte discipline intérieure, c’est ce que j’enseigne toujours, on se garde des traditions, des imitations et des autres erreurs. Il faut nourrir de son propre sang toute œuvre qu’on produit (…). L’artiste a une triple attitude en face de son œuvre ; il peut être conservateur, progressiste, révolutionnaire (au sens humain non politique). Être conservateur, c’est, pour l’artiste vieillissant, avoir perdu, avec l’ardeur juvénile de son sang, la liberté de saisir l’inspiration et de renouveler sa fécondité ; - être progressiste, c’est aboutir au subjectivisme, nourrir le désir d’être emporté vers un courant libre et indépendant et de parvenir à ce qui se cache derrière la réalité des choses ; - on ne peut devenir révolutionnaire que lorsque l’esprit subjectif s’est sacrifié librement et s’est fondu dans l’esprit cosmique. Il faut une force titanesque à la graine pour faire sortir des ténèbres souterraines une plante nouvelle qui se libérera du monde inférieur et s’épanouira librement dans le soleil. Il faut une force analogue à l’artiste, pour plonger dans les profondeurs de son organisme, vivifier son sang inerte, et se libérer du temps. Le divin seul ne comporte pas de différenciation ; là seulement se trouve la lumière prophétique ».

 

On dit de lui en 1933 : "il y avait en lui un besoin extraordinaire de se renouveler sans cesse, de poser tous les jours un regard neuf sur le monde, et de rejeter comme une scorie tout le passé. Son génie était de renaître sans cesse. Il ne s’est jamais laissé capter par des coteries, des écoles, des dogmes ou des traditions. Mais il a toujours accepté la leçon de la vie telle qu’elle s’offrait à lui. Sans cesse entraîné dans son mouvement, et pourtant toujours seul".

 

 



05/02/2019
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