Le blog de Jérome COLLIGNON

Le blog de Jérome COLLIGNON

Plaidoyer pour l'Origine II

...Suite de l’article Plaidoyer pour l’Origine

 

L'origine malmenée :

J'entends fréquemment : "je l'ai modifiée mais comme à l'origine / dans l'esprit d'origine".

 

Troisième paradoxe que j'avoue avoir du mal à comprendre car lorsque c'est modifié, ce n'est plus d'origine (aurait dit La Palice). L'apparence joue un grand rôle, quitte à remplir d'électronique un accessoire, pourvu que son apparence extérieure fasse ancienne. C'est ce qu'on appelle un trompe-l'œil ou revival (faire revivre du matériel ancien avec un cœur neuf). Cet intérêt pour le tuning me semble éloigné de la passion pour les véhicules de collection.

 

Intégrisme, mercantilisme :

L'origine n'échappe bien sûr pas à la caricature, devenant sur les forums (quoique de moins en moins) "orichineu" avec prononciation teutonne pour bien marquer le rejet sur un mode humoristique (douteux ?) de ce qui est vécu (supposé) comme une oppression, une doctrine voire une dictature. Cette caricature n'est en fait qu'un rejet simple.

 

Déclarer que les Tractions ne sont plus capables de prendre la route sans optimisation est un autre intégrisme... basé sur deux contre-vérités, l'une historique (760.000 véhicules vendus) et l'autre technique (les exemples de voitures d'origine qui roulent ne manquent pas). Les optimiser n'est pas la réponse à la crainte de ne plus les voir rouler, voilà le message que je voudrais défendre. Souvent cet intégrisme cache des visées mercantiles. Ou comment prôner une solution miracle pour mieux vendre sa poudre de perlimpinpin....

 

Irrationnel / rumeurs / créativité / goûts :

Le refus de l'origine est alimenté par des rumeurs entretenues entre « ceux qui savent » et ceux qui ignorent tout de la mécanique. Si la boîte de vitesse de sa Traction explose, le tractionniste ne dira jamais : elle a été mal réglée, est usée ou mal entretenue. Ce n'est jamais de sa faute. Il dira : "tout le monde le sait, les boîtes 3 sont une saleté, c’est la faute du Constructeur, on m'a parlé d'une adaptation de boîte 4 plus solide". Or, je le répète, le banc d'essai a duré 23 ans. Voilà qui devrait faire réfléchir sur "l'incompétence" des ingénieurs Citroën. Citroën sortait des Tractions neuves : les clients étaient-ils stupides au point d'acheter une voiture ne délivrant pas un service optimal ? Qu'on songe au Gang des Traction Avant à la fin des années 50 : comment parvenaient-ils à s'échapper sur les chapeaux de roues ? Les voitures freinaient-elles mieux ou étaient-elles plus rapides qu'aujourd'hui ? Bien sûr que non. Le stress, l'impatience, le manque de confiance dans sa monture, le refus de responsabilité de son état, une passion irrationnelle et surtout la méconnaissance de la voiture au moment de l'achat, telles sont les sources de choix qui éloignent de l'origine. Sans oublier l'habitude de rouler dans des engins aseptisés qui répondent au doigt et à l'oeil... la Traction se montrant plus rétive à conduire. Comment peut-on rassurer le tractionniste ?

 

Il est facile de comprendre que modifier une chose, c’est lui donner une autre identité. Que celui qui veut monter un moteur de Renault 16 dans sa Traction le fasse car c’est sa voiture : il en fait ce qu’il veut. Sur la carte grise de l'ex. Traction 4X4 de M. Chauvet, il est écrit : Toyota. Ce n'est pas une Citroën, ce n'est plus une Traction. Plus Monsieur Dupont modifie sa Traction, plus son auto devient une "Dupont". Je comprend aisément que toute remarque critique blesse le propriétaire. Hélas, aimer et modifier sont antinomiques. Pourquoi modifier ce qu’on aime vraiment ? Lorsque j'aime, j'accepte qualités et défauts. Simple question : si la Traction n'est pas assez performante, pas assez fiable ou pas assez belle, pourquoi la choisir ? Au fond, tous nos petits conflits prennent leur source dans cette opposition entre opinion-goût et réalité.

 

Car s'il existe un domaine intouchable, c'est bien celui du goût. On invente une notion d’origine floue, à la sauce de chacun que l'on drape ensuite d'une réalité technique pour justifier ses choix. Au lieu de l'argument "d'impérieuse nécessité de modifier", je préfèrerais entendre "j'ai choisi cette optimisation, cette adaptation par goût, parce que je n’y connais rien et que je ne veux pas m’embêter avec des pièces d’époque, parce que je me fiche de l’origine", etc. Voilà qui serait plus acceptable.

 

Recréer la Traction ? La peindre en rouge, la garnir de moquette du sol au plafond ou chromer l’intégralité de sa mécanique, n’est pas de la création. La voiture restera une Traction décorée. La vraie création serait d’inventer un autre véhicule mythique de la marque. J’ai toujours trouvé masochiste que l’on se dise amateur de véhicule ancien et que l’on raisonne avec les standards de confort ou de performance d’aujourd’hui. Pourquoi se faire du mal avec une auto qui, quoi qu’on fasse, sera toujours moins silencieuse, moins performante, moins confortable, moins rapide ? Parfois je me dis que ce n’est pas la Traction qu’il faudrait modifier mais son propriétaire...

 

Je réemploie l’expression du club Les Filles de Levallois dédié aux 2CV type A : "ce qui est d’origine est forcément d’époque par contre ce qui est d’époque n’est pas forcément d’origine".

 

Pourquoi choisir l'origine ?

1) Parce que 759.211 voitures sont sorties de chaînes, en boîte 3, circuit 6 volts,  sans ventilateur électrique, ni alternateur, ni leds, ni allumage électronique et que 30.000 d'entre elles sont parvenues jusqu'à nous avec (pour beaucoup d'entre elles) un compteur ayant dépassé les 100.000km. Soyons donc un peu sérieux dans nos jugements.

 

2) Parce qu'il n'y a pas d'autorité dans le respect de l'origine : c'est un choix neutre, non dogmatique (contrairement à ce que l'on croit). Ce choix est guidé par l'identité de la voiture, par la conformité avec le catalogue de pièces détachées, ni par l'originalité, ni par le goût personnel : c'est un choix de respect et de liberté. Là réside la différence.

 

3) Parce que la mécanique n’est rien d’autre qu’une suite de causes et d'effets : il n’existe pas de mauvais sort. 100% des pannes sont dues au conducteur. Une Traction n'est ni vivante, ni immortelle. Un mécanisme qui ne fonctionne pas est un mécanisme :

-          qui n'a pas été compris

-          qui est en mauvais état

-          qui a été mal réparé

-          qui ne convient pas à la voiture (cas d'un montage anachronique)

 

Les règles d'Or du tractionniste sont : vaincre les a priori, poser le bon diagnostic, se renseigner, privilégier le travail de qualité.

 

4) Usage normal : parce que la mécanique d'origine, ça marche. Il n'y a aucune tyrannie là-dedans, juste une réalité tangible qui n'a pas été vécue. L'optimisation n'est qu'un replâtrage, une solution "miracle" pour éviter de résoudre un empilement de réglages défectueux. J'ai conduit (d'autres conduisent) des voitures d'origine ou restaurées conformes. Leur douceur de conduite et leur silence sont extraordinaires. Elles démarrent à froid comme à chaud à chaque sollicitation. Elles ne tombent pas en panne, sont fiables et capables de kilomètres insoupçonnés. Elles délivrent le même service qu'à leur sortie d'usine : d'ailleurs qui en douterait ? Plus que jamais bardées de radars limitant à 90km/h, les routes actuelles sont faites pour elles. Les exemples ne manquent pas de tractionnistes partis en vacances avec une Traction boîte 3 et circuit 6 volts. Et ils sont revenus sains et saufs, les inconscients !

 

5) Usage amélioré : si vous avez envie de rouler avec une boite 4, prenez une DS. Si vous voulez rouler à 200km/h, prenez une SM. Si ces Citroën ne fonctionnent pas aussi bien que vous le voulez, choisissez une Renault ou Peugeot ou Jaguar, peut-être fonctionneront-elles mieux ? Tracteriez-vous une caravane avec une Ferrari ? Non. La Traction n’est ni une routière croisant à 130km/h comme la SM, ni un 4x4 qui passe dans tous les terrains, ni même une auto amphibie. Elle est faite pour rouler sur de l'asphalte à 90-100km/h. Préférez pour elle des routes sûres, qui la préserve. Comme extraordinaire machine à voyager, elle vous emmènera loin.

 

6) Usage aventurier : nous vivons dans une Europe civilisée. Que peut-il arriver à un tractionniste en panne ? Etre dépouillé par des bandits ? Ramper pour éviter les bombes ? Se liquéfier dans le désert par 50°C ? Non : juste marcher quelques kilomètres pour téléphoner à un ami ou un garage. Souvenez-vous qu'après la sueur ou la saucée viendra toujours une bonne douche chaude. Alors si vous ne craignez pas de mourir au volant, sortez votre Traction. Partez vous-mêmes comme dans les années 30, 40 ou 50, sac à dos, tente et Opinel dans la poche. Emmenez vos pièces de rechange et acceptez de revenir aux temps anciens. Pourquoi pas jusqu'en Grèce ? Evidemment si vous voulez visiter Bagdad, il faudra vous organiser autrement…

 

7) Rareté : oui une Traction est moins rare qu'une Bugatti Royale. Comment un véritable passionné peut-il justifier de la considérer comme un objet à transformer et non comme un patrimoine à conserver ? Ne faisons pas de cet état d'abondance ou de popularité une malédiction conduisant à la destruction des voitures survivantes.

 

8) Pour le Code de la Route : s'il vous plait, respectons-le. Il n'est pas là pour nous pourrir la vie et nous empêcher de réaliser nos rêves de bricoleurs les plus fous. Il est là pour nous protéger les uns des autres et garantir l’égalité et l’harmonie sur la route. Malheureusement libertaire, c'est-à-dire transformer sa Traction en Hot Rod, rime souvent avec « je dispose de la vie d’autrui ». Pas de leçon de morale là-dedans, seulement du bon sens de "père de famille".

 

9) Pour une raison fiscale. Un site vient de redonner les caractéristiques d'un véhicule de collection : ici.

 

10) Pour l'identité : il est extrêmement curieux que se soient développées des boîtes 4 pour Traction alors qu’aucune étude récente n’a jamais été menée pour en équiper les C4 et Rosalie. Est-ce un hasard ou assimilerait-on les C4 et Rosalie à de véritables véhicules de collection et pas la Traction ? La notion d'origine n'est pas incompatible avec le montage d'accessoires d'origine. La FFVE a défini la notion de Vie Utile (se prolongeant dix ans après l'arrêt du modèle). Tous les éléments montés pendant la Vie Utile de la voiture font partie de son histoire. Citons quelques belles marques, la plupart disparues : Quillery, Grégoire, Robri, Tubauto, Speed, Prélac, E.T., Eyrem, Scintex, Auteroche, OLD, les boîte 4 Reda, Duriez et Lepicard, et d'autres moins connues telles que Labinal, Torrix, Villard, Erop, SD, Réro, Caillat, etc.

 

11) Pour l'apparence : la Traction est belle, pourquoi l'améliorer ? Quelle est cette tendance qui veut que pour être belle, une chose doit être surchargée de décorations tape à l'oeil ? Préférez le "less is more" ou "le moins, c'est mieux". Elle restera une Traction et lorsque vous la vendrez, n'interviendront que des éléments objectifs d'état de conservation, pas une bataille de goût. 

 

12) Pour la valeur (la cote) : je viens pour acheter une Traction et découvre une "Dupont". Elle est sympathique mais s'est éloignée d'une Traction. Si j’aime la Dupont, je vais l’acheter. Si je ne l’aime pas, je vais me détourner (un acheteur potentiel en moins) ou essayer de négocier en fonction des travaux à réaliser pour qu’elle redevienne une Traction : remise en conformité + remise en état. A contrario le vendeur d’une Traction conforme à l'origine n’a qu’un seul type d’acheteur : l’amateur de Traction. La discussion portera juste sur son état.

 

Soyez certains qu'améliorer un véhicule ancien ne lui confère aucune plus-value, au contraire cela détériore son état originel. Quel serait le prix d’un Monet balafré de peinture indélébile ? Quel serait le prix d’une porcelaine cassée/recollée par rapport à la même intacte ? Quel est le prix d’un jouet Citroën dont manquent une roue, un phare, un volant, la clef ? Dans toute modification, n'oubliez pas le coût de la pièce manquante ou celui de la remise en conformité. Pour cette raison, la cote des épaves et des voitures restaurées conformes s’envole... au grand dam de ceux qui voient dans la Traction une voiture populaire.

 

13) L'avis de l'auteur :

Pourquoi j'aime l'origine dans les voitures anciennes et plus particulièrement les Tractions ? Parce qu'à leur volant, j'effectue un voyage temporel. Ces instants de conduite sont une évasion, la possibilité de voir la route différemment avec les sensations d'un conducteur de 1934 à 1957 et il me semble que c'est la base essentielle de ce type de collection. Il ne s'agit pas d'être passéiste mais de redécouvrir des ambiances non aseptisées, d'autres régions, d'autres coutumes et de "jouer à" pendant quelques heures. En fermant la portière, s'ouvre un univers fait d'odeurs inconnues, de bruits étranges, d'aventures uniques. C'est un privilège laissé par des hommes et le temps. Ils auraient pu tout détruire mais ils ont conservé cet outil en décidant d'en faire un patrimoine. J'aime l'idée de cette mécanique simple, nette, qui a résisté aux vicissitudes, que je peux encore utiliser et dépanner avec quelques outils et mes mains. Avec ses boulons et écrous, elle est à ma portée. Je redeviens l'artisan de ma route, seul maitre à bord. En parcourant le chemin, je me construis un but.

 

Les limites de l'origine :

1) La refabrication :

Une définition stricte de l'origine serait : voiture conservée dans l'état avec très peu de kilomètres et toutes ses pièces d'époque ou voiture usée dont on peut restaurer les pièces d'époque. Une définition plus large serait : voiture réparée ou reconstruite avec des pièces neuves refabriquées conformément à l'époque. C'est évidemment le remplacement par des pièces neuves qui éloigne de l'origine, et encore plus si ce ne sont pas des pièces conformes à l'époque. Tout notre travail va donc consister à faire refaire des pièces conformes à l'origine. Moralité (comme je le mentionne par ailleurs) c'est là où nous sommes les plus absents, les plus silencieux. Pourquoi ?

 

2) La copie :

N'ayons pas peur des mots, la copie est une contrefaçon. C'est un produit neuf qui ne devrait pas pouvoir être immatriculé en France sous la marque Citroën et déclaré comme véhicule ancien de collection. Mais tout n'est pas si simple, notamment lorsqu'il faut partir d'une épave incomplète avec carte grise dont la reconstruction exigera 80% de tôles neuves.

 

3) L'intérêt des collectionneurs :

Pourquoi enseigne t-on l’Histoire ? Pourquoi conserve t-on des monuments historiques ? Pourquoi garde t-on la maison ou l’armoire familiales, la bague de grand-mère ou la canne du grand-père ? Au lieu de préserver les différences, celui qui optimise les lisse dans un grand mouvement de remise à niveau technologique. Quel intérêt auront demain les Traction lorsqu'elles seront aussi équipées qu’une C4 Bioflex ? Une Traction avec ventilateur additionnel, 12 volts, boîte 4, c'est pour moi comme couper ses spaghettis, rajouter de l'eau dans un vin millésimé ou présenter la Joconde dans un cadre aluminium. Certes rien n'interdit de n'en avoir rien à faire de rien. L'intérêt des collectionneurs constitue le meilleur baromètre de l'état des voitures.

 

4) Un environnement changeant :

Une automobile ancienne s'insérant dans la circulation est soumise aux lois et décrets, lesquels évoluent avec le temps. Certains touchent directement la structure du véhicule en impactant ses pièces détachées (interdiction de l'amiante dans le freinage ou le joint de culasse), d'autres sont plus indirectes (modification des carburants par exemple). Ces évolutions peuvent ne plus permettre un usage comme à l'origine. L'examen de l'environnement montre qu'à quelques détails près, il est encore possible de faire rouler, et de restaurer, une voiture 100% d'origine. C'est une chance pour notre passion.

 

 

A suivre...



01/05/2015
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