Le blog de Jérome COLLIGNON

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France 2051

France 2051. Après avoir repoussé d'année en année sa date d'application fixée initialement en 2040 ça y est, le décret voté il y a 30 ans* d'interdiction de vendre des véhicules à moteurs thermiques est entré en vigueur. Un beau bazar à tous points de vue. Autant dire que la valeur de ces voitures a grandement chuté. Les casses se sont remplies de moteurs en attente de recyclage (on parle de plusieurs millions). Plusieurs solutions éprouvées ont été trouvées par le gouvernement Vert dirigé par Stromaé Jadot (le fils de Yannick) : une aide substantielle de l'Etat pour la mise à la ferraille des anciens modèles à condition d'en acheter un neuf et une aide partielle pour le changement de la mécanique seule dans une officine dirigée par un ministre qui ayant eu maille à partir avec la justice et le fisc a pu être habilement recasé comme PDG. Rien n'a changé dans notre beau pays. Puisque rien n'est jamais ni discuté calmement, ni anticipé, ça a d'abord été une pagaille technique : sur la voirie des villes, il a fallu implanter en urgence des bornes électriques de rechargement sur chaque place de parking, ensuite les coupler avec les parcmètres, un vrai champ urbain. Mais rien ne fut immédiat.

 

Avant un plein suffisait pour une autonomie d'environ 700km. Aujourd'hui on ne dépasse guère 400km à condition d'être en charge continue. Les dernières à se reconvertir furent bon gré mal gré les stations-services, championnes de la fidélité. Il faut dire que le raccordement, la location d'une borne et le forfait mensuel ne sont pas donnés chez CARNEGIE (un consortium dirigé par les épouses des ministres). La période de transition a été terrible avec de nombreuses grèves : d'abord les propriétaires d'immeubles qui, associés aux locataires (une grande première), ont dénoncé les charges abusives découlant des transformations de copropriétés, les travaux sur les zones parkings des immeubles devenant colossaux. Ca a été une vraie guerre de l'espace, une chasse à la place : qui prendrait la charge, qui prendrait les transports en commun, qui irait à pied batterie vide. Agressions et procès se sont multiplés. Le sujet a pris une importance aussi quotidienne que la météo :

"Tu as chargé toi ? Moi je suis à 60%, je peux tenir deux jours et toi ? Bin, moi je suis rentré de soirée à 2h du mat' alors j'ai pas pu faire mieux que 30%. Deux ou trois courses et je suis en rade, et toi ? Moi j'ai eu la chance de trouver une place dans un petit parking de copro contre un billet, je suis full et toi ? Moi pas de chance, tout était pris, je vais à pince jusqu'à demain. Au fait, personne ne peut m'emmener ? Quelqu'un a un tuyau sur telle ou telle ville ? etc."

 

Malgré les applications internet qui indiquaient les places libres, que certains ont accusé d'être des attrape-gogos censés accroitre l'afflux vers des commerces, nombreux sont ceux qui, ex adolescents penchés hier sur leurs smartphones en quête permanente de réseau ou de batterie, ont versés dans l'angoisse du branchement puis dans la dépression. La presse a largement communiqué là-dessus. C'est bien après qu'on a songé aux plaques d'induction. Il y en a désormais partout. On parle de créer une route inductive et des véhicules interconnectés qui se rechargent les uns les autres. Il ne se passe pas une semaine sans que l'association ESO (les "êtres sensibles aux ondes") ne défile dans la capitale pour dénoncer les effets néfastes sur la santé de ce maillage d'électricité. Les avocats des animaux immangeables (AVANI) leur ont emboîté le pas : il parait que les chats perdent la boule, les chiens deviennent agressifs. Le dernier jeu à la mode des gamins : alors que c'est interdit par la loi, balancer des canettes métalliques sous les voitures pour déclencher des éclairs géants.

 

Le gouvernement a bien essayé de brandir l'argument massue, celui de la sauvegarde des emplois. Mais la construction de trois centrales nucléaires supplémentaires de type "grande capacité" a failli faire vaciller les écolos et déclencher une dissolution de l'assemblée. La distribution de tickets restaurants a calmé les gilets verts. A un moment, on a envisagé l'éventualité d'acheter notre électricité aux Etats-Unis ou à la Russie mais n'étant plus dépendant de cette dernière en gaz, ça aurait été assez contreproductif et puis vu l'état plus que précaire des finances (ça dure depuis 80 ans), imaginer un câblage Paris – New York sans l'aide des anglais... Par chance depuis longtemps les français sont habitués à souffrir aujourd'hui pour un mieux demain. Et puisque tout est sous contrôle…

 

Le prix plancher des voitures dépasse désormais 36.000 euros : 20.000 euros pour fabriquer une petite citadine (on ne se plaint pas, il parait qu'elles étaient à 25.000€ dans les années 2020), 6.000€ pour changer les batteries au bout de 6 ans et 10.000 euros pour le forfait énergie, le tout ramené à 400€ par mois sur 10 ans... sans oublier le transport par cargo électrique en provenance de Chine. Au fait la firme Citroën est devenue chinoise. Leur série spéciale "Croisière Jaune - 120 ans" à triple vitrage hermétique et climatiseur tri-zone anti-canicule et coffre congélateur fait un tabac en ce moment. Les assurances ont flambé à cause des dépannages par groupe électrogène sur autoroutes si vous avez eu le malheur de descendre trop bas sur la réserve et surtout les chocs carrosseries qui imposent des normes de sécurité draconiennes pour commencer à découper la tôle.

 

Conséquence : les autoroutes ont vu leur chiffre d'affaires baisser pour la première fois et on parle d'instaurer des péages sur les nationales encombrées pour compenser, ce qui vu l'étendue du réseau serait une aubaine pour le Trésor public. Les rues des villes et les routes sont si silencieuses que sur les voiturettes ont été installés des bruiteurs pour avertir les piétons. Les français étant de grands enfants peuvent choisir leur bruitage dans une large gamme de l'abeille au bourdon en passant par le pépiement d'oiseaux. Cela rappelle toutes ces espèces disparues il y a dix ans. Certains ronchons cyniques se moquent en déclarant que "c'est certainement dû au pétrole !". Le covoiturage étant encouragé (encadré dans certaines zones) ce sont parfois des batailles pour savoir qui choisira le bruitage. CARNEGIE qui loue aussi des voitures se plaint fréquemment du coût de la remise en état. Ils doivent bien s'y retrouver avec leur réseau de garages agréés. Et comme il y a toujours des embouteillages à Paris, on perd toujours du temps mais en silence !

 

Quant à moi je regarde ces actualités d'un œil amusé. Etant à la retraite, j'ai quitté la France pour un pays accueillant les nombreux immigrés français qui, avec leurs autos anciennes, fuient ce cirque ambulant. A mon âge, le marketing n'a plus de prise. Même si ma retraite est toute petite, ici mon pouvoir d'achat est meilleur, je n'ai plus à chercher du travail pour compléter, le prix de l'essence faite à base d'algue est bas. Je discute technique avec les petits garages de mon quartier : les rues d'Agadir sont pleines de Traction, 203, 4CV, Peugeot 504 qui se croisent gaiement et un peu bruyamment il faut le dire. Bah j'y suis habitué depuis toujours. Et puis je suis devenu un peu sourd. Le Daily Mirror n'expliquait-il pas en 1910 que les gaz d'échappement étaient un bienfait antiseptique, hygiénique et purificateur de l'air, tuant mouches et bactéries** ? Tout à l'heure j'irai à la plage en 11BL puis nettoyage des tapis imbibés de sable. Bien sûr, il m'arrive d'éprouver de la nostalgie pour mes racines. Que sont devenus mes ancêtres dans ce pays compliqué ? Ici, la notion de temps n'est pas la même. Mon ami, ce que tu n'as pas aujourd'hui, tu l'auras demain inch'allah. Le soleil brille pour tout le monde.

 

* précisément en 2019.

** authentique.



20/08/2019
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