Le blog de Jérome COLLIGNON

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La 11BL 1949

Tout d'abord faire le tour de l'auto. Pourquoi ? Parce que la Traction est belle, sa carrosserie basse, accessible à l'œil, ses rondeurs attirantes donnent envie d'en découvrir les secrets avant de les actionner. Un demi-tour de clé dans la serrure droite. Remettre la poignée à l'horizontale et s'allonger sur les sièges pour déverrouiller la portière du conducteur. A ce moment se mesure l'ancienneté de l'auto. L'installation à bord se fait toujours les fesses les premières. Le siège Tubauto hérité d'avant-guerre est confortable mais on a la sensation d'être assis très bas. Peut-être une usure prononcée ? Pourtant un premier coup d'œil au compteur repère 64000 km d'origine et à en juger par l'état exceptionnel des tissus, pas un accroc, juste les contre-portes tachées par l'humidité, l'auto est neuve ou quasi. Ciel de toit jaunâtre, tissu des sièges et portières gris beige - une teinte indéfinissable – entourages de fenêtres gris irisé foncé, tableau de bord noir, boite à gants munie de ses plaques d'identité : à l'évidence nous sommes en plein dans les années de rationnement, de ravitaillement et de lente reconstruction post conflit mondial.

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Pourtant Michelin a apporté une touche de gaieté dans la couleur ivoire-beurre de ses nouvelles roues BM (pour brevet Michelin plus "bon marché" à emboutir que les anciennes roues Pilote). Et le décoratif pointe un nez timide. Tout d'abord les sabots d'ailes quadrillés Axo de fin 1948. Puis : en hommage au plan Marshall en vigueur depuis 1947, à la mode américaine qui emprunte son vocabulaire stylistique à l'aviation ? Sur ses calandres, Citroën monte de série un motif de cache manivelle en forme d'hélice à trois branches rappelant la calandre des Ford. Dans la même veine et d'un goût incongru car se mariant mal avec l'austérité des Tractions, l'accessoiriste Quillery égaye les finitions intérieures par un volant antivibrant, la boule de vitesse, la molette de parebrise et les commandes de bord en plastique anonyme dans une teinte rouge peu courante issus de son catalogue 1950. Le centre de volant reprend le thème du trois mâts "fluctuat nec mergitur".

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Volant Quillery antivibrant, boutons assortis couleur ambre et la pub datant de 1950.

 

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Un motif de calandre d'inspiration américaine rappelant les calandres Ford


Starter, contact, tirette de démarreur, le 2 litres s'ébroue dans un son rauque. Je repousse le starter, le moteur prend ses tours. Quelques minutes plus tard, le couvre culasse est chaud. L'avance à l'allumage est ici automatique. Enclenchement de la 1ère après arrêt de l'arbre de boîte sinon c'est le grognement assuré, la 11BL s'élance. Pêchu le Perfo ! 2ème dans la foulée. La 3ème s'enclenche avec un cran. La commande de boîte est ferme. Il faut parfois débrayer une fois pour désengager la vitesse, puis débrayer une seconde fois pour engager la vitesse suivante.

 

La tenue de route est excellente. A signaler sur le modèle essayé, d'étranges pneus rechapés montés à l'arrière, les premiers vus en 30 ans de passion qui ont une tendance au glissement latéral dans les virages, la voiture donnant l'impression de vouloir passer cul devant tête. Le mieux est de ne pas se crisper sur le volant, de cesser d'accélérer, de revenir à la ligne droite, quitte à braquer une fois le phénomène disparu ! La vitesse de 100km/h est facilement atteinte. Le moteur en bielles régulées ne demande qu'à monter dans les tours, l'aiguille taquine généreusement le 110 (à 50km/h, elle indique 60). Au-delà des 100 km/h, les vibrations sourdes du moteur résonnent dans la coque via le plancher, on ne s'entend plus et… on lève le pied. Finalement cette auto se conduit au bruit.

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La roue BM après une heure de route sous la pluie et la boue.

 

En parlant de bruit, quel est ce bouton sur la planche de bord à gauche du compteur de vitesse ? J'appuie et il ne se passe rien. J'appuie à nouveau et un puissant klaxon à dépression mugit.

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A gauche compartiment en cours de nettoyage car tout cela est bien gras. A droite le klaxon dont la marque sera retrouvée au prochain démontage.

 

Il pleut. J'actionne à la main l'essuie-glace de gauche en débrayant la molette séparée. Ingénieux système que ce moteur SEV puisqu'il suffit de donner une impulsion aller-retour à la palette de commande, les essuie-glaces font un cycle et s'immobilisent dans un claquement sec. La consigne est de ne le mettre en marche que par forte pluie. En effet, si votre pare-brise est seulement parsemé de gouttelettes, vous n'obtiendrez qu'un affreux barbouillage qui vous brouillera la vue. Il est bon d'économiser ce petit appareil dont la bakélite chauffe vite. La buée montante oblige, et c'est le plus agaçant, à ouvrir le pare-brise au moyen de sa molette centrale (visser pour ouvrir n'est pas le plus naturel). L'air glacial s'infiltre dans la relative tiédeur émanant de deux trappes, l'une de série condamnable par un bouchon prenant sa source au radiateur d'eau et l'autre sans doute artisanale prenant son air chaud derrière l'échappement. Simple et efficace comme l'unique pare-soleil en carton bouilli que l'âge a gondolé.

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Notez le manchon artisanal avec sa prise d'air chaud derrière l'échappement.

Photo de droite : à gauche bouchon tripode 1949 très "Guerre des mondes", à droite le bouchon du système artisanal.

 

Les phares de part et d'autre du capot arrondi donnent une impression de voiture joufflue, rassurante. Rassurants aussi les freins qui arrêtent l'auto de façon efficace sans blocage des roues.

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Phare Marchal Equilux ABTP 478 et parebrise en acier chromé d'origine (le duralinox apparait en 1950).

 

A l'arrêt nous examinons la sellerie : les sièges Tubauto sont réglables par manette décalée au centre. Dossier et assise de banquette arrière sont démontables. Ils sont cloués et finis avec soin mais dans des matériaux qui semblent être de récupération. Pour tout dire, sans fioriture, cette 11BL 1949 a tout du Meccano. Ses quelques pièces à assembler par sous-ensemble (vis, boulons et joints) sont une ode à la simplicité. Un tournevis, deux ou trois clefs choisies et vous voilà le maitre de ses secrets de montage. Avec elle, il faut tout faire : tourner, pousser, tirer et non seulement taper du doigt sur un écran. Paradoxalement elle repose de la complexité : du monde et des humains. Au lieu de refermer impuissant un capot rempli d'ingénierie électronique moderne, elle motive à construire sa route, à la régler comme un artisan, à en éprouver de la fierté.

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Banquette arrière (ici assise décalée) et échantillon de tissu mêlant gris et beige

 

Frein à main. Tiens, il ne serre pas. Devra t-il être réparé ? Non. Un examen de la tige sous le capot montre que les crans de verrouillage sont décalés. Je suis tout simplement resté sur mes réflexes de 1934 avec frein à main qui se serre poignée droite et se desserre poignée horizontale. A l'inverse, le frein à main se serre ici poignée horizontale vers soi. Dernier examen général de cette auto et bonheur de la voir conservée depuis 66 ans... soit une vie d'homme.

 

1949 est encore une année de conflit, de frontières, de crainte du totalitarisme (fondation de la République Populaire de Chine, naissance d'Israël, création de l'OTAN, partition de l'Allemagne en RFA/RDA et début de la guerre froide), de banditisme avec le célèbre Gang des Traction Avant. René Girier dit "René La Canne" est arrêté après le braquage d'un fourgon postal.

 

1949, c'est le début de l'introspection, de la science-fiction moderne née des traumatismes (sortie de "1984" de George Orwell) mais aussi du façonnement de notre monde contemporain : la diffusion du premier journal télévisé, du Comet premier avion de ligne à réaction, du premier disque 45 tours au milieu des 78t. Edith Piaf triomphe avec son "Hymne à l'Amour", Bourvil avec la tactique du gendarme, Montand enregistre les "Feuilles Mortes", Albert Camus fait jouer "Les Justes".

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Feu Harpon arrière et clignotant Scintex de custode, les deux en verre.

 

Les rue pavées, les hommes sandwich, les enseignes héritées des années Trente, certaines maisons avec fenêtres murées ou impacts de balles, les tickets de rationnements (alimentation, viande, pain, sucre, riz, essence, huile, acier, charbon, chaussures, savon). Pour rappel, le 16 avril 1949, les produits laitiers sont en vente libre. Le 30 novembre 1949, le haut-commissariat au ravitaillement est supprimé. Le 5 décembre 1949, l'essence est de nouveau en vente libre. Côté rail, la vapeur côtoie les débuts de l'électrique. Jacques Hélian et son orchestre, Maurice Chevalier, Jean Marais, Cocteau, Picasso, Aragon, Tino Rossi ou Henri Salvator font succès. Jacques Tati présente son film "Jour de fêtes".

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On reconstruit, on cache la misère. Les fortunes établies avec l'occupant se montrent au grand jour. Les investissements reprennent. Partout l'on se convainc et l'on parle de paix avec un restant de lyrisme et drapés. On achète une nouvelle auto.

 

A cette date, la Traction fait encore partie des valeurs fondamentales héritées des années Trente qui ne seront dépassées qu'une fois que ses concurrentes auront adopté ses principes. Fin 1949 et durant l'année 1950, elle subira des changements de présentation qui la rendra plus attrayante (sellerie puis palette de teintes élargie).

 

Faite d'acier, de fonte, d'un peu d'aluminium, de bois, de crin, de laine grise, austère et triste mais assemblée avec soin, cette 11BL 1949 est rattachée à l'immédiat après-guerre. Elle ressemble en tous points à une Traction de 1948, à une rustique 2CV de la même année. Son propriétaire l'a rêvée ainsi : une voiture dépouillée, préservée (immatriculée en AT), capable de témoigner de l'Histoire de France, de sa remise sur la route du Progrès.

 

Découverte le 7.11.15 et achetée le 22.11.15, son rêve est enfin comblé.

PC130153red.jpgUn seul feu rouge à l'arrière gauche. Ont été rajoutés : un petit feu de gabarit ARA et des clignotants de custode.

 

 

Additif : cette 11BL a fait l'objet d'un article dans Chevronnés Magazine n°18 de juillet-août 2016 

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29/11/2015
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