Le blog de Jérome COLLIGNON

Le blog de Jérome COLLIGNON

Définitive interview

Interview du 06 avril 2014 :

 

Première question : pourquoi la Traction ?

LA grande question ! Je dirais en vrac : pour sa synthèse du meilleur de l’époque, pour sa ligne fluide, arrondie et sa technologie cachée, presque métaphysique. En effet quoi de plus mystérieux qu’une barre de torsion dont la souplesse calculée est invisible ? Quoi de plus étonnant que ce système de freins liquides qui projette instantanément la pression de votre pied aux quatre roues ? Quoi de plus curieux que cette pièce maitresse née des mathématiques, le cardan, qui se tord en tous sens ? Songez que cet ensemble est laissé entre les mains de Monsieur Tout-le-monde pour emmener ses enfants à l’école. Elle est là la force de la révolution Traction que chacun ressent sans pouvoir l’expliquer : de la mécanique non conventionnelle, de l’audace liée à la sagesse. Ajoutez-y une gestation difficile dans une année troublée, pièce de théâtre se terminant en tragédie. Citroën, l’homme d’état (ou presque) qui tutoie le président des Etats-Unis, hautement médaillé, humaniste, entraîneur d’hommes, serviteur de la France qui meurt dépossédé et que la patrie finit par oublier, par le fondre dans sa Traction ornée d’un Double Chevron ? Je n’ai pas pu résister à cela. La tractionnite est une maladie inguérissable.

 

A votre avis quels sont les rapports entre le monde des passionnés et Automobiles Citroën ?

Schizophrènes. Ou bien les gens roulent en Citroën ancienne et se fichent d’Automobiles Citroën, déclarant parfois « qu’ils ne roulent pas en Traction pour faire de la pub pour Citroën » (ils en font quand même un peu) ou bien c’est à qui décrochera la subvention du constructeur pour sa manifestation. Ma position, c’est que nous devons respecter Automobiles Citroën, acheter des Citroën modernes pour les mordus mais avant tout perpétuer l’esprit Citroën du temps du Patron. Ce qui suppose que nous restions indépendants financièrement, que nous gérions notre passion de notre côté, qu’il n’y ait plus de crises d’orgueil, de cercles fermés et que nos rapports soient essentiellement basés sur la promotion de l’Histoire de la Marque. L’histoire avec un grand H, ce terrain neutre, est notre meilleur trait d’union avec le constructeur. Quand je vois un explorateur comme François Chervaz (le Tour du monde en 80 jours en Traction) enlever les chevrons de sa calandre parce qu’il n’a pas obtenu une subvention de Citroën pour ce qu’on peut quand même appeler ses grandes vacances, je trouve cela mesquin. C’est pour l’Histoire que nous roulons. Rouler en Traction fait-il vendre une DS3 de plus ? J’en doute. Je connais un tractionniste qui a obtenu 5000 F de sa ville pour faire un rallye Tracbar en Australie. De l’argent public pour payer sa passion, on frise là l’indécence. Mais c’est un cas extrême. Si nous sommes bien organisés, nous pouvons faire de grandes choses. Si Citroën reconnait notre travail, alors nous sommes doublement récompensés. Ne renions pas le constructeur mais avançons parallèlement à lui. Voilà pourquoi j’ai jugé inutile de m’inscrire dans le mouvement de protestation contre l’arrêt de l’hydraulique. Cela ne changera rien aux réalités économiques du constructeur auxquelles nous ne devons pas prendre part (sauf en tant que client). A Citroën de regarder vers l’avenir, à nous de promouvoir l’histoire et de continuer à faire rouler ces voitures si géniales…

 

On vous connait défenseur de l’origine. N’avez-vous pas peur de déplaire en commentant certaines voitures ?

Il faut bien comprendre que c’est une posture. Pour moi, chacun est libre de faire ce qu’il veut avec son auto et même de la découper pour en faire un cabriolet si cela lui chante. Je ne connais aucune touche de clavier ni aucun mot écrit capable de démonter une voiture à distance. Comme chaque homme est libre, je considère que je suis libre de commenter tel ou tel choix, qui me parait être en contradiction avec le bon sens : par exemple être intéressé par une auto ancienne différente technologiquement (moins rapide, moins confortable) et vouloir la moderniser. Dans ce cas, roulons en moderne. Ou plus grave, en opposition avec la loi : le montage d'une boîte 4 sans passage aux mines. La Traction n’est pas qu’une belle gueule, sympa et marrante, un mulet, un cobaye. C’est un concentré d’innovations auquel nous devons beaucoup. Un peu de respect ne serait pas superflu pour cette auto qui a traversé 80 ans jusqu’à nous avec en prime une guerre. Sans oublier les contre-vérités techniques souvent diffusées par ceux-là même qui se disent des passionnés de technique : le 6 volts éclaire mal, le dernier cylindre des 15 est mal refroidi, une boîte 4 est plus économique, etc. Incroyables ces rumeurs, approximations, croyances. Nous aimons bien détruire en mettant notre patte partout mais préserver, c’est-à-dire mettre son mouchoir sur son petit ego de possesseur, paraît difficile... Si on ne rétablit pas l’équilibre en faisant la promotion de ceux qui avec patience comprennent, aiment et restaurent ces voitures, qui le fera ? La FFVE est loin. Les auteurs sont dans leurs écrits. Les professionnels sont prompts à proposer des « solutions nouvelles » plus faciles que de se plonger dans la nomenclature Citroën. Et puis c’est tellement tentant de monter un bricolage et de se dire : ça marche ! La presse… j’aime bien le magazine Rétroviseur et LVA qui perpétuent cet amour de la collection ancienne. Quant à déplaire… je n’attaque jamais le propriétaire, ce serait ridicule. Je me suis interdit de répondre personnellement à des attaques personnelles. Chacun est libre de choisir ses propos fussent-ils indignes, honteux ou outrageants : certains perdurent sur internet et révèlent des identités.

 

En vous attaquant au choix, vous attaquez l’identité ?

C’est là l’erreur communément admise. Je fais la différence entre le choix et l’identité. Un choix est un morceau infime et provisoire d’une identité. Tout le monde peut se tromper, moi le premier. Ce qui est à discuter au-delà du choix, ce sont les sources, c’est-à-dire les on-dit, les rumeurs, les légendes urbaines. La mécanique n’est ni compliquée ni irrationnelle. Sauf l'usure, aucune âme damnée ne commande son autodestruction. Citroën n’est donc pas en cause mais le propriétaire si. En cas d’usure, il faut remplacer, réparer et entretenir. Voilà ce que je dis et je ne pense pas insulter quiconque en disant cela, même si parfois j’emploie un ton quelque peu sarcastique. Il est vrai que les ingénieurs du bureau d’études étaient quand même de sacrés tocards pour laisser produire une auto aussi mal fichue (qu'il faille l'améliorer) à… 760.000 exemplaires ! Le passionné monte un carburateur d’une autre époque et s’étonne de surconsommer. Je réponds que c’est normal car ces pièces sont appariées. Solex travaillait en étroite collaboration avec Citroën. On passe les vitesses à la volée, on néglige l’entretien et on s’étonne que cette "saleté de Citroën" craque de partout. Je réponds que c’est normal. Il y a un domaine sur lequel nous pouvons créer, agir, nous battre dans un vrai combat qui prolonge notre passion : la refabrication de pièces détachées. Moralité : c’est presque là où nous sommes les plus absents. Nous sommes tels des oisillons attendant la becquée et c’est l’offre qui régit la demande. S'il vous plait Monsieur le professionnel, faites-nous encore des pièces qu’il faudra retoucher, des pas chères qui se montent mal et qu’on vous renverra à nos frais. On se plaindra, on se lamentera sur les forums mais rassurez-vous on en rachètera ! J’exagère à peine. J’ai imaginé un grand mouvement d’organisation entre clubs pour faire cesser ou ralentir cette réalité. Mais en France, chacun aime bien son pré carré, sa débrouille locale. Les forums ont de beaux jours devant eux !

 

Avez-vous un modèle préféré de Traction ?

Bien sûr j’aime beaucoup les modèles de 1934 et plus particulièrement les petites carrosseries. Ce sont des modèles tout en finesse et très bien pensés au niveau des rappels esthétiques. Leur sortie au moment des difficultés de Citroën, le fait que le Patron soit encore aux commandes de ses usines, tout cela leur confère un intérêt historique indéniable. Mais la période suivante est aussi intéressante. Je dirais que la Traction sort vraiment de l’ornière à partir de la direction à crémaillère. J’aime aussi les autos sorties juste après la guerre, construites avec des stocks d’avant-guerre (tissus, peinture) mais préparant les années cinquante. Je me laisserais bien tenter par une Traction 1946 ou 1947. Hélas elles sont souvent modifiées et modernisées. J'ai failli acheter une 11B de juillet 1957. Elle est partie en région parisienne. Plus que l’année, je dirais que c’est leur état qui suscite mon admiration. Ou état d’origine (ratlook) ou restauration conforme. Je me détournerais plus facilement d’une auto avec alternateur, boîte 4, bricolages divers que d’une auto non encore restaurée des années 80. Dans l’ordre décroissant, je mettrais les autos d’origine même dans un état épouvantable / les autos restaurées conformes / les autos sur-restaurées, même américanisées / les autos optimisées / et enfin les copies auxquelles on essaie d’attribuer une âme. Ce qui m’intéresse ce sont les autos anciennes. J’ai parfois l’impression que le mot « ancienne » est oublié.

 

C'est-à-dire ?

Je vais me répéter mais pour moi il y a une contradiction à rouler dans un véhicule hors d’âge et vouloir le remettre à niveau techniquement. J’ai envie de dire : vous avez la chance de posséder un véhicule ancien, profitez de sa différence, de son fonctionnement « bizarre ». C’est bien pour cela que vous l’avez acheté, non ? Quel intérêt de rendre facile à rouler (c’est-à-dire confortable ou silencieux ou performant) un véhicule conçu à une autre époque ? Pour moi, l’auto ancienne est un patrimoine au même titre qu’un tableau. Imaginez un collectionneur de Renoir qui, sur ses toiles, rajouterait un peu de peinture cubiste parce que Picasso c’est quand même plus moderne. Ca deviendrait sa peinture mais plus celle de Renoir et pas encore celle de Picasso. Il aurait tout perdu : l’œuvre originale, la patte du maître et la valeur de la toile. Maintenant une autre contradiction. En général, le monde de la voiture ancienne est très tourné vers la technique. On entretient son auto soi-même, plutôt que de la laisser aux mains d’un électrotechnicien dans un garage moderne. Et bien paradoxalement c’est dans ce milieu que circulent des contre-vérités souvent alimentées d’ailleurs par des professionnels ou des bricoleurs contents de fédérer autour d’eux des néophytes béats d’admiration devant tant de savoir. Je citerais un exemple : le circuit 12 volts qui éclaire mieux que le circuit 6 volts (alors que 15 watts feront toujours 15 watts). Souvent la solution miracle cache la non-résolution d’un problème simple (ces voitures sont des Meccano) voire complique le montage : cas des feux arrières avec leds micro-soudées. Certaines améliorations nécessitent un passage aux mines (cas des boîtes 4, des customs) mais vous trouverez toujours quelqu’un pour vous opposer son plaisir, son progressisme ou son mépris. Je n’ai pas envie de défendre le goût du propriétaire ou même le mien. Comme je l’ai dit, je préfère les avant-guerres, jamais je n’ai écrit qu’elles étaient meilleures que les après guerres. J’ai juste envie de défendre la Traction de Monsieur Citroën avec toutes ses spécificités année après année et ainsi rendre hommage aux ingénieurs-concepteurs. N'ayant aucune responsabilité au sein d'un club ou d'une officine, me déclarant libre-penseur, je prends le risque de ne pas faire l’unanimité. Je suis certain que la plupart des collectionneurs finiront par regarder leur Traction en se disant : "mince, cette voiture a 80 ans cette année, elle a traversé toutes ces époques difficiles pour moi, je suis celui qui la chouchoutera pour la faire durer encore un peu". Et hélas je ne crois pas que lui mettre des pièces de DS, c'est montrer qu'on l'a comprise.

 

Au fond quel intérêt de rouler dans ces vieilleries ?

C'est une bonne question avec diverses ramifications. Qu'est-ce qui nous motive à garder des objets de famille ? Pourquoi maintient-on en état des châteaux à coups de millions alors que ce sont des logements inhabitables, impossibles à chauffer ? Pourquoi organise t-on des commémorations de bataille, de moissons, de métiers d’antan ? Pourquoi laisse t-on perdurer un savoir ancien tel que le vitrail, l’orfèvrerie, la dorure, le rechampissage, etc. ? Pourquoi tout ce marché sur l’objet de collection avec une cote qui ne faiblit pas d’année en année (de la brocante, au salon jusqu’à la vente aux enchères) ? C’est quelque peu morbide, rétrograde, obsessionnel. Nous devrions faire table rase du passé, détruire toutes ces vieilleries et construire un monde meilleur plus confortable (j’allais dire moins polluant mais là on part vers un autre débat) mais nous ne le faisons pas. Nous voulons nous souvenir : pas seulement en film et bande sonore mais en manipulant des objets d’une autre époque, en les visitant, en les admirant dans une vitrine, voire dans notre cas, en les utilisant. Je pense qu’il s’agit d’un accessoire (au sens juridique du terme) au mot « voyager ». Ce voyage dans le temps permet d’alimenter un savoir : savoir d’où nous venons, quels étaient les temps anciens, notre ancienne identité pour construire notre identité d’aujourd’hui. C’est également une recherche esthétique. Je note que la Traction est souvent réduite à sa belle gueule : on garde la ligne générale plaisante et on modernise toute la mécanique. Les temps anciens contiennent de belles réalisations (notamment l’Art Déco) qui pourraient encore aujourd’hui améliorer nos vies. Voyage, savoir, beauté, je n’ai rien trouvé d’autre pour motiver cette passion pour les anciennes. La résistance au temps peut-être, qui suscite le respect pour nous qui vivons dans une société jetable ? Ce que je sais c’est que la Traction est bien plus qu’un engin capable de rouler. Pour moi, c’est un morceau d’Histoire et d'histoires. 

 

Pourquoi alors avoir vendu votre Traction ?

Autre question complexe. Rappelez-vous 2006. La communication sur l’E85 faisait rage. Aujourd’hui on note un net recul du développement de cet agro-carburant ; et pour cause on le dit responsable d’avoir fait flamber le cours des récoltes. Je n’ai jamais été un partisan acharné du bioéthanol. Par contre je m’y suis intéressé dès l’instant où il a été mis en vente légalement. J’y ai vu une évolution irréversible de notre société vers des moteurs plus propres qui annonçait une ère nouvelle. Je me suis interrogé. Quelle place pour la voiture de collection dès l’instant où le carburant changeant, il fallait modifier leurs motorisations ? Quelle était sa place dans un environnement qui ne sait plus (ou mal) ni travailler la fonte, l’acier, le bronze ni restaurer mais préfère bricoler une solution hâtive ? J’en étais à 3 restaurations sur ma voiture avec de grandes déceptions sur des personnes qui disaient savoir mais ont fait n’importe quoi. Mon budget explosait. Cette voiture restaurée à coup de maillet et de rondelles par divers garagistes et qu’il fallait reprendre entièrement, menaçait de me coûter le prix d’un cabriolet. Si j’avais voulu, j’aurais pu atteindre 1000 heures de travail (à 42 euros l’heure, faites le calcul). Tout cela pour une berline, un petit numéro de série ou une sellerie spéciale ? L'intensité de la passion se mesure t-elle à la grosseur du porte-monnaie ? Au fil des démontages, elle n’était plus à moi mais finissait par appartenir à ceux qui se faisaient la main dessus. J’ai fini par en être dégouté. J’ai préféré vendre tant qu’il en était encore temps. Il m’a fallu 6 mois pour me décider ! C’était un achat coup de cœur, une rareté, mais aussi vu son état, une danseuse. 10 ans après l’essence est toujours là. On a pu se moquer. Ma vente a pu décevoir certains. Seulement... lorsque je regarde la télévision j’y vois des publicités pour la Renault électrique, ce qui était impensable il y a quelques années. On parle de taxer lourdement le diesel. On tire régulièrement la sonnette d’alarme sur le réchauffement climatique, un scénario qualifié de catastrophique. Taxer un pollueur n'arrête pas la pollution : un jour, il faudra changer nos façons de vivre. Peut-être que je me suis trompé mais je pense quand même avoir été en avance sur ça. Aujourd’hui j’ai envie de privilégier plusieurs choses : d’abord la voiture en bon état d’origine, non restaurée et non bidouillée, ce qui suppose d’être patient, de ne pas se précipiter comme je l’ai fait lors de l'achat de ma 11AL. Ce sont ces voitures dont la cote ne faiblira pas. Ensuite le travail personnel donc toute diffusion du savoir qui permet de faire soi-même : hier les RTA, aujourd’hui Gazoline en avance sur ce point et qui connait un grand succès, les forums, l’entraide. J’ajoute les associations mais à la fin de ma liste car toute structure entraîne un consumérisme. Et à la fin : la résistance jusqu’à l’adaptabilité.

 

Que voulez-vous dire ?

C’est que notre passion est à la croisée des chemins. L’automobile ancienne est un patrimoine qui pourrait figurer dans un musée. Mais c’est aussi un véhicule roulant qui doit respecter le code de la route et tous ses décrets. Un patrimoine est par définition toujours en résistance contre le progrès et l’évolution des usages. Si demain les pompes ne fournissent plus d’essence mais un carburant à base d’algues ou du courant électrique, que faire ? Résister, c’est-à-dire s’organiser pour créer un réseau parallèle de produits pétroliers ou s’adapter en changeant nos moteurs ? Je crois qu’il faut résister pour défendre sa passion mais pas au point d’être en totale contradiction avec son environnement. L’écologie est évidemment une menace pour notre passion. Je pense qu’il est possible de calmer ce désir légitime de qualité de vie en inventant par exemple des filtres d’échappement. Je suis par contre convaincu qu’à l'heure des produits manufacturés en Chine à bas coût, le coût de possession d’un véhicule ancien ne va pas aller en diminuant. Plus l’on s’éloigne du progrès et plus résister demande de l’effort : un effort financier, un effort pour sauvegarder un savoir-faire, un effort pour continuer à rouler dans le respect de nouvelles normes. Et d’ailleurs que font les collectionneurs ? Ils remettent à niveau leur voiture du point de vue sécuritaire : 3ème feu Stop ou parfois des ceintures alors que la législation ne l’impose pas. Pour moi ce sont des rustines qui rassurent car ces véhicules échoueraient aux crash-tests version normes européennes… Quant aux feux arrières à lampes leds, on est carrément dans le gadget high tech. Sans la FFVE, nous aurions de sérieuses raisons de nous inquiéter sur l’avenir, fatalement de plus en plus en décalage avec la Traction.

 

Finalement vous avez parlé d’écologie ! Vous parliez d’usage, que pensez-vous des anciens rallyes Tracbars ?

Je vais vous donner mon avis avec franchise. Chacun fait comme il veut je le répète. Je crois que ça a été une mauvaise période de notre passion. A chaque terrain son véhicule. On ne peut pas rouler en Traction sur des pistes sans les modifier et sans risquer une usure accélérée des organes. A cela on m’a rétorqué plusieurs choses : on remplace les organes fragiles par des pièces modernes (alors où est l’exploit attendu ?), les pièces modernes sont facilement trouvables (il existe aussi des pièces anciennes de qualité, et puis allez réparer de l'électronique dans une forge en pleine brousse), cela permet de restaurer des voitures (elle aurait été restaurée de toute façon et si c’est pour la casser ensuite, quel intérêt ?). Je peux comprendre le moment magique d'être en Australie avec sa chère Traction. Mais ça a été l’occasion du développement d’un business, d’une mode, parfois même d’une caste méprisant le "tractionniste de base", celui qui, coude à la portière, sort juste pour acheter son pain le dimanche. Traverser de somptueux paysages dans des engins à pétrole, ce n'est pas vraiment sauvegarder la planète. Je me suis senti étranger à ce tuning. Je préfère la France de Trenet, poétique, sereine. Le côté barnum a enlevé du charme à ces initiatives. Sans oublier le développement de produits dérivés qui s’apparentent à des albums photos de vacances auquel on tente de donner un côté exploit héroïque. Le slogan était "rêver sa vie ou vivre son rêve". Je l'ai toujours trouvé culpabilisant et finalement sectaire. On demandait de choisir : ou d'un côté rester doux rêveur (inefficace) ou de l'autre prendre sa vie en main... et sortir son chéquier. On flattait l'orgueil du participant. Lorsque j’ai voulu aller aux USA, j’ai acheté mon billet d'avion, loué une auto et j’ai vécu mon rêve, sac au dos. Pour moi, la Traction n’est pas un 4x4 ou une carte de visite mais une excellente routière sur asphalte. On peut déjà aller loin avec elle sur les routes d’Europe. J’encourage d’ailleurs les tractionnistes qui ne sont pas casaniers (les autres trouveront un prétexte ou pour se plaindre de sa dureté de conduite ou pour l’optimiser !) à se lancer sur les routes. Certains ne s'en privent pas (Italie, midi, Suisse, etc.). Si vous savez faire 300km, vous savez en faire 3000. Evidemment il y a le budget. Pour les rallyes Tracbar (un horrible mot), personne n’a parlé des frais d’inscriptions et de remise à niveau des voitures atteignant les 15.000 euros. Avec ce budget, on peut en visiter des pays... C’était du marketing : un concept, un public, des produits, de la com’. Pour moi la Traction a souffert. J’ai été attristé de voir certaines autos pliées dans des containers, d'autres transformées en tous terrains avec des moteurs d'ID19 et des jantes de Lada, d'autres avec des lignes de caisse fendues ou des coques enfoncées. Je crois qu’il existe d’autres moyens de faire connaitre notre passion. Mais je le redis c'est mon avis et on peut ne pas le partager.

 

N’étiez-vous pas jaloux du succès de ces rallyes ? Et ne croyez-vous pas que vous culpabilisez vous-mêmes avec votre ardente défense de l’origine ?

Jaloux ? Je sais qu’on a pensé cela sur les forums. C’est la réaction classique lorsqu’on commente négativement une action. Hélas une Traction enlisée dans la boue, même à l’autre bout du monde, ne me fait pas triper. Mener un groupe ? Cela ne m’intéresse plus. Je l’ai fait pendant quelques années lorsque j’officiais dans un club de voitures anciennes. C’est amusant un temps, valorisant puis cela devient fatigant de manager les orgueils des uns et des autres, en plus de toutes les autres tâches à accomplir… sans beaucoup de reconnaissance au final. L’aspect positif : on se fait des amis solides. Je n’ai jamais dénigré le travail effectué en lui-même. Il en faut de l’énergie pour organiser tout ça. J’ai seulement commenté les choix. Souvent j’ai souffert avec les bénévoles de les voir courir dans tous les sens. Je ne dis pas que l’être humain n’est pas travailleur. Dans certains cas, je constate qu’il lui est globalement difficile de s’organiser avec sérieux et prudence pour éviter une catastrophe financière ou une logistique défaillante (les exemples ne manquent pas, je ne vais pas encore les rappeler). Les idées généreuses ne manquent pas mais l'argent souvent. Mais l’erreur est humaine, n’est-ce pas ? Voilà pourquoi il faudrait créer une équipe de bénévoles aguerris qui viendrait épauler toute personne désireuse d’organiser un salon, une manifestation ou un club. Concernant la culpabilisation, j’ai constaté que toute remarque sur un véhicule est vécue comme une attaque personnelle par son propriétaire par le fait de l’appropriation forte qu’on a avec ces autos. Qui pourrait être traduite par « dis-moi dans quoi tu roules et je te dirais qui tu es ». La différence peut-être, c’est que je ne demande ni argent ni gloire ni reconnaissance, ni qu’on vote pour moi. Je ne suis président de rien. Je ne demande pas non plus aux gens de changer leur vie mais juste d’avoir un autre regard sur leur Traction, d’y mettre une dynamo au lieu d’un alternateur car ça fonctionne très bien, de ne pas écouter ceux qui veulent moderniser un engin qui a maintenant 80 ans dont l’ancienneté fait toute son identité et qui était vendu pour rouler, pas pour tomber en panne. 

 

La Traction d’abord, on a bien compris votre message. Au fond y a t-il encore des choses à dire sur cette Citroën ?

Bien sûr ! Nous n’en sommes qu’à 60% de connu. J’ai encore une centaine de pages à publier. Songez que dans les années 80, la photo des Tractions dans le hall de Javel était légendée « voitures exposées dans le hall de l’Europe ». Il fallait vraiment ne pas s’intéresser à son sujet pour ne pas reconnaitre l’usine principale de Citroën. De même la fameuse Traction prototype prise de face dans la neige comporte un train avant très bizarre : l’essieu est fixé à l’extérieur du berceau. J’ai été le premier à le dire en 2001 alors que la photo a été publiée en… 1976 ! Pourquoi personne n’a vu cela ? Il n’y a qu’à relire certains ouvrages ou revues qui se copient les uns les autres avec des photos d’arrière de 11CV avec cette légende : « malle ouvrante » alors que cela crève les yeux ! Et les gens les achètent. Ne peut-on pas faire mieux ? Songez que je viens d’apprendre tout récemment que l’outillage des Traction a été conservé par un ferrailleur en région parisienne : des machines-outils qui permettraient de refaire des pièces conformes à l’infini. Je vous laisse imaginer la valeur de ce trésor national… J’en suis arrivé à la conclusion que les gens ne sont pas passionnés par l’histoire. Ils ne s’intéressent pas, ils survolent. Ils essaient de rouler en Traction parce qu’elle est belle ou que c’était celle du grand-père et voilà. C’est déjà beaucoup, remarquez. Disons qu’il m’en faut un peu plus. Alors je continue mes recherches, j’essaie de comprendre les choix. Et je trouve encore des choses… 

 

Quel type de carrosserie de Traction aimez-vous ?

Je ne participe pas à l’engouement pour les cabriolets. J’ai déjà roulé dans des voitures découvertes, j’y suis en fait très mal. Le vent me graisse le cheveu, un courant d’air continu me fossilise le dos sans oublier le bruit. On cuit au soleil ou on se gèle dans les sous-bois, quand on n’est pas asphyxié par les gaz d’échappement ou le diesel qui précède. S’il pleut, c’est l’arrêt catastrophe pour capoter, une manœuvre plus difficile lorsqu’on est seul. Finalement il faut porter casque et lunettes, c’est-à-dire se couvrir à nouveau. Je comprends l’intérêt pour ces autos… et je ne le comprends pas ! Je ne suis pas en sucre et m’adapte à la difficulté mais à mon avis, c’est une liberté payée un peu chère en désagréments. Je vais choquer mais pour moi qui suis admirateur des prouesses d’emboutissage de l’acier sur Traction, le cabriolet reste une baignoire. Je préfère de loin le coupé ou tout simplement la berline qui dégage une sensualité de lignes féminines tout à fait extraordinaire. Fallait-il que Flaminio soit amoureux et exigeant pour que sa sculpture soit industrialisée quasi sans veto. Hier, j’étais moelleusement assis à l’arrière d’une berline 11B savourant l’espace pour les jambes, la protection cosy des custodes (un vrai boudoir pour discussions passionnées), le confort ferme de la sellerie, l’arrondi panoramique formé par l’ensemble des vitres, le bruit éloigné du moteur : j’y serais resté des heures. La cote des cabriolets est surfaite. Celui qui possède 100.000 euros a tout intérêt à acheter autre chose qu’un cabriolet dont il ne saura jamais (à moins de le désosser) s’il est authentique à 75 ou 50%. Savez-vous faire la différence entre une soudure ou un renfort des années 1930 et des années 2000 ? La Traction est une auto populaire. Sa cote va monter car son coût de réfection augmente. Cela étant, il y a une limite à la hausse des cotes et sur les cabriolets, elle est largement atteinte. Cette cote est telle qu’elle encourage la contrefaçon qu’il est bien difficile de faire interdire. D’abord cela crée de l’emploi et je suis pour. Ensuite cela fait plaisir à celui qui veut dépenser 60.000 euros et n’est pas très regardant sur la valeur historique de ce qu’il achète, privilégiant l’aspect extérieur. Payer plus pour avoir moins de métal est assez surprenant, non ? Et puis j’ai parfois peur que cela crée une caste de propriétaires fortunés. Heureusement j’en connais beaucoup qui sont sympathiques et accessibles. En regardant une berline ou une familiale, on découvre des effets d’optiques…

 

Vous avez fêté 30 ans de passion : un premier bilan ?

Je ne suis pas différent de l’adolescent, qui, le cœur battant, découvrait la Traction, dans ses premiers rallyes ou manifestations. En 30 ans, j’ai beaucoup appris. J’ai surtout appris qu’il existe la Traction et son propriétaire. La première ne m’a jamais déçue. Vaillante et fidèle, menée avec douceur, elle m’a ramené à bon port. J’ai su gérer sa mécanique simple sur la route. Mon cœur bat encore d’humilité lorsque je découvre une voiture d’origine qui roule, témoin d’une époque de qualité et de simplicité. Grâce à elle, j’ai pu écrire et je ne regrette aucune des lignes écrites depuis 1989 (et 1997 pour les premières parutions). Mon opinion sur le propriétaire sera plus mitigée. J’en admire beaucoup qui font de leur mieux pour faire perdurer l’histoire de Citroën. Ils y croient, mettent de l’énergie, du talent, du savoir, cela me touche, cela donne plus de force, de crédibilité à leur passion et notre connivence est immédiate. Je n’ai pas assez de temps pour les rencontrer tous. J'aimerais les interviewer, les mettre en valeur et creuser le pourquoi de leur engagement. Et puis il y a ceux qui modifient par ignorance, influence, peur, plaisir d’imposer leur marque sur la Marque, parfois des professionnels contre l’action desquels il faut bien réagir. A la peur ou l’opportunisme, j’ai toujours opposé la patience raisonnée et 23 ans de longévité de 1934 à 1957. Je ne connais qu’une seule bible que j’ai essayé de compléter : le catalogue des pièces détachées. Puis il y a ceux qui se sont montrés insultants par mesquinerie, obstruction, jalousie, les moutons, les vociférateurs qu’il vaut mieux oublier.

 

J’espère avoir contribué à la restauration de Traction conformes à la série. J’ai voulu montrer dans le Guide que les Tractions n’étaient pas toutes noires. Je pense avoir favorisé l’apparition de couleurs, notamment des teintes irisées. Je suis heureux d’avoir combattu tous ceux qui mélangeaient association à but non lucratif et business, se servant de la première pour faire avancer le second et ainsi manipuler les foules. J’ai compris en 22 ans d’engagement que la force associative pouvait produire beaucoup et souvent du très bon à condition d’être encadrée noblement. Je serais plus circonspect sur les professionnels de la Traction : aucun vertueux rencontré à ce jour. Les volants creux, les cylindres de roue pas aux cotes, les rotules de direction non cémentées, les joints mal dessinés, les carburateurs made in china, les échappements à retoucher, etc. Le profit rapide semble les animer et la construction d’une renommée basée sur l’exactitude et donc le confort commercial n’est pas leur point fort. Dans ces batailles, j'ai sacrifié de l'énergie, un peu de passion, je me suis heurté à la bêtise et à la cécité. Sartre disait que deux choses sont irréductibles : être et choisir. Je crois à la notion de discernement.

 

J’espère avoir apporté du neuf en matière d’articles agrémentés d’archives inédites et ne pas trop - contrairement à d'autres - avoir resservi la même soupe, c’est-à-dire avoir respecté la soif de nouveauté du lecteur. L’essoufflement viendra de la raréfaction des documents. Par la diffusion d’un savoir historique, j’espère avoir permis la préservation d’un patrimoine. C’est au fond ce qui nous rend meilleurs. Donc un bilan espéré mais également mon cap pour les années à venir !



19/08/2014
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